dimanche 1 mai 2016

quand Fouquet souffrait du talon d'Achille, il s'accrochait aux tentures




Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
- L'or, même à la laideur, donne un teint de beauté.

Satires (1660-1711)

Nicolas Boileau-Despréaux

Boileau














Bonjour à toutes et tous!

Dimanche dernier, nous terminions notre tour des dérivés de *dher-2,tenir fermement”.

Alors, je me suis dis que c’était peut-être le moment de vous parler de la racine proto-indo-européenne...

*ten-.

Étendre, étirer”.

Vous comprendrez bientôt pourquoi…

Ce que je peux déjà vous dire, c’est que notre proto-indo-européenne a été particulièrement prolifique.

Qui plus est, nous en retrouvons de très lointains descendants dans pratiquement tous les groupes de langues indo-européennes.


Une forme de *ten- suffixée en *-do-*ten-do-, se retrouve dans le proto-italique *tend-, qui donnera le latin tendō, tendere: “tendre”, “tendre à”.
Ou encore “rendre droit”, “déployer”.


De là, une ch... euh une flopée de dérivés français!
Certains parfaitement prévisibles, mais d’autres, franchement…


Alors!

Ben oui, évidemment, nous lui devons, à notre latin tendere, notre verbe français tendre.
(J'espère ne pas vous surprendre)
D’où aussi tendu, ou le terme de chasse tenderie, à l’origine “action de tendre”.

Mais non, enfin, oh! Pour la dernière fois:
NON, JE NE SUIS PAS TENDU!
(The Fall, BBC)


Et si vous avez fait du camping, vous connaissez cette abomination qu'est le tendeur, destiné à vous faire mal, à vous blesser, à vous faire trébucher.

saletés de tendeurs


Et il tend quoi, le tendeur, hein? Ben oui: la tente! 

Mon grand frère Jean-Luc, devant la tente familiale
(vacances au Danemark, 1965 je crois)
(Et ici, toujours Jean-Luc, avec ma mère et moi, et la 2CV)

Sur l’un des supins du latin classique tenderetensum, s’est formé le bas-latin *tenda (ce qui est tendu), qui a son tour donnera, par exemple,
  • l’italien ou le portugais tenda
  • le roumain tinda, l’espagnol tienda, ou 
  • notre français tente (qui lui provient plus précisément de l’ancien occitan tenda, emprunté au latin médiéval tenda).

Pour ce qui est de l’espagnol tienda, le mot signifie bien “tente”, mais aussi et surtout le magasin.
Le terme nous rappelle ainsi que les premiers magasins étaient des échoppes, de simples structures tendues de toile

tudieu, ÇA c'est de la tienda!



Nous avons “tente”, mais aussi… tenture.
Notamment “ensemble des éléments destinés à décorer les murs d'une pièce, d'une salle”
En français de Belgique, les tentures, ce sont aussi des rideaux épais.

rideau et tenture


Le verbe latin attendō, attĕndĕre se composait du préfixe ad-, et de - comme c'est surprenant - tendō.

Il devait à l’origine vraisemblablement s’employer pour signifier “tendre la corde de son arc, en pointant une cible”.
C’est en tout cas ce qui expliquerait ses acceptions: “faire attention”, “prêter attention”, ou encore “se tourner, se diriger vers”.



Et OUI, c’est à attendō que nous avons emprunté ... attendre.



- Mais, euh, quel est le rapport entre “faire attention” et “attendre, patienter”?
- C’est une bonne question.

Clairement, les sens modernes du mot, “demeurer jusqu’à l’arrivée de quelqu’un, d’où “patienter”, sont propres au domaine gallo-roman.
On les retrouve dès l’emploi du mot en français, au XIème siècle (sous la forme “atendre”), mais on suppose qu’ils s’étaient déjà développés (oralement) en roman.

On peut cependant facilement imaginer ce joli glissement de sens, de “faire attention” (à quelque chose ou à quelqu’un)” vers attendre: “faire attention (à ce qui va arriver)”.

Mais cela nous explique aussi pourquoi ce faux ami d’anglais “to attend to” ne signifie nullement attendre, mais bien “faire/prêter attention à, s’occuper de”.

Car évidemment, l’anglais to attend provient du vieux français atendre, du temps où il voulait toujours bien dire “faire attention à…”.

Et les différentes acceptions, bien actuelles, de l'anglais attend sont toujours basées sur cette idée de “faire attention”: “servir, être au service de”…

Même celle qui signifie “être présent, assister (à une réunion)”.

Mais oui: être présent, c’est être là, au sens propre comme au sens figuré (“je suis là pour toi”) ; c’est parce que vous prêtez attention à ce qui se dira à cette réunion que vous y assisterez… (enfin, en théorie ; c'est ce que vous faites croire à vos collègues, à votre chef ou à votre client).
Il est amusant de constater la similitude de sens entre l’anglais “to attend” et le français “assister”: tous les deux peuvent s’employer dans le sens d’être présent, et aussi d’être au service de.

Peut-être n’avez-vous jamais fait de camping. Admettons.

Mais alors, avez-vous joué au train électrique? 

Derrière la locomotive à vapeur se trouvait le fameux ... tender.



Tender est un emprunt de la première moitié du XIXème à l’anglais …tender, mot du XVème, dont le sens se spécialisera plus tard comme - qui l'eut cru - terme de chemins de fer.

Le tender, c’était ce - je cite Le Grand Robert - wagon auxiliaire qui suit une locomotive à vapeur et contient le combustible et l'eau nécessaires à son approvisionnement.

Et l’anglais tender, à l’origine, basé sur “to tend”, "servir quelqu’un", désignait le serviteur.


Bon, vous pouvez aisément le supposer, du latin tendere, nous trouverons encore les français étendre, détendre, tension, extension…

des poufs, rien de tel pour se détendre


Mais il y en a d’autres, de dérivés de tendere, auxquels on ne penserait pas tout de suite…

Il suffit pourtant de se rappeler que le latin attĕndĕre (ad-tĕndĕre), signifiait notamment faire attention, prêter attention…



Car attentif descend du supin de attĕndĕre: attentum. 
On y retrouve admirablement bien le sens de départ, loin de la notion d’attente.

Et si attentif en descend, il en est évidemment de même pour attention, emprunt au latin attentio, toujours construit sur attentum.

Ou pour attentionné.
Encore une fois, vous y retrouvez, sans aucune altération, le premier sens de attĕndĕre.



Tendance, à la fin du XIIIème, désignait l’inclination amoureuse
Puis “force tendant vers une fin”.

On oubliera le mot jusqu’au XVIIIème, où la physique le récupéra en tant que “force par laquelle un corps tend à se mouvoir dans un certain sens”.

Tendance se dira également de ce qui porte une personne à agir, à se comporter.
D’où “avoir tendance…”.

Et maintenant, on dira, surtout sur Paris, “être tendanceuh”, pour être dans le dernier courant de la mode.

Imaginez la presse magazine sans le mot tendance!
Mais malheureux, vous supprimeriez des centaines de jobs! 

"La barbe colorée, nouvelle tendance masculine ?"
Masculine, pas sûr.


Tendancieux“qui manifeste des préjugés”qui n’est pas neutre ni objectif, date lui de 1904.



Le latin classique connaissait un autre composé de tĕndĕre: intendere.

“Tendre vers”, “tendre, diriger (son regard, son esprit, son attention… vers)”. 

Par extension: comprendre, ouïr. 

Eh bien oui!

Notre “entendre” en est un beau dérivé.
D’où aussi nos entente, malentendu, entendement, mésentente, sous-entendu…

Mais aussi... intention! 
Emprunté au latin intentio “tension, action de tendre, intensité…”, dérivé de intentum, supin de intendere.

Et intense.

Intention, intensité, bon d’accord, on pouvait s’en douter.


Mais que diriez-vous de … intendance?

Intendant provient, par aphérèse, au XVIème, du moyen français surintendant.
Lui-même issu du moyen français… superintendent.
Aphérèse? Mais oui, on a déjà dû en parler (guet provenant par aphérèse de aguet, une embuscade pour quelques pounds, quelques pesetas??)

L’aphérèse est simplement la chute d’une lettre, ou d’une syllabe, au commencement d’un mot.
Un exemple? Eh bien, c'est une belle aphérèse qui explique notre orange
À l’origine, l'espagnol naranja, qu’on emprunta sous la forme “une orange”: le n disparut du mot français, mais pour se conserver ... dans l’article ; les pauvres francophones de l’époque n’ayant probablement pas capté que le son faisait partie du mot, pas de son article. 
Pauvres taches.
(Dans ce cas particulier, où l’on crée de nouveaux mots en se plantant lamentablement sur la découpe du mot original, on parle d’aphérèse par déglutination. Sans rire).

naranja, et...
... une orange: vous constatez que c'est la même chose



Mais continuons:
Le latin médiéval superintendens, que nous avions emprunté pour former superintendent, était le participe présent du bas latin superintendere, “surveiller”, formé de super- (“sur-”) et de intendere (je le rappelle? “tendre vers”, d’où “diriger son esprit vers quelque chose”).

Par changement de préfixe, superintendant devint ... surintendant.

Le surintendant était celui qui avait la gestion, l’administration de quelque chose “au-desssus” des autres.
Le surintendant des Finances, mais c’était un ministre!

Nicolas Fouquet, surintendant des finances

L’intendant désignait un agent du pouvoir royal, mais par analogie, il finira par désigner toute personne qui administre des biens.

Intendance, à l’origine proprement “fonction de l’intendant”, en est venu à désigner le corps des fonctionnaires militaires préposés à l'administration de l'armée, puis les tâches économiques de l’État.

Approvisionnement des biscuits de guerre de l'intendance militaire
française, site de Calais (source)


Si vous aimez les séries policières britanniques, vous saurez qu'en Grande-Bretagne, le superintendent of police, c’est encore le commissaire (de police, pour les moins bien comprenants).

Mais le superintendent est aussi, plus généralement, un chef, un directeur dans certaines institutions.


DSI (Detective Superintendent) Stella Gibson,
jouée par Gillian Anderson, The Fall (BBC)
Superintendant Ted Hastings,
interprété par Adrian Dunbar, Line of Duty (BBC)


Ostensible!

Eh oui, aussi dérivé de tendō, tendere.
Ostendere (ob (“devant”) - tendere) signifiait littéralement “tendre devant”: montrer.

En latin médiéval, on trouve ostensibilis: qui paraît.

Ostensible signifie théoriquement, et en toute logique “qui peut être montré”.
Aujourd’hui, pourtant, on l’emploiera plutôt pour désigner “ce qui est fait pour être montré, pour être remarqué”.


Ostentatoire? voyant, tapageur.

Se dit souvent de ce luxe clinquant dans lequel baignent ces gens qui ont nettement plus d’argent que de bon goût.

Comme ici: la collection de voitures d'un fils à papa milliardaire et saoudien.
Pour l'anecdote, ça se passe à Londres, et il ne daignait pas s'acquitter des
frais de stationnement de ses voitures.
Ici, un Londonien a recouvert sa Ford Ka de papier doré, et l'a garée derrière
la file de voitures du coco en question.
Moi j'aime bien


Vous pensez qu’on en a fini?

Vraiment?

Que nous avons fait le tour des dérivés de notre latin tendō, tendere?


Mais nous encore PLEIN de choses à en dire: ce sera pour dimanche prochain.





Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très très bonne semaine!




Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen 
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


Suite, tirée de Alceste ou le Triomphe d'Alcide, 1674, de
Giovanni Battista Lulli,
surintendant de la musique de Louis XIV



dimanche 24 avril 2016

Le bon roi Darius 1er a mis son churidar à l'envers






Qu'y a-t-il de plus poétique que Xerxès, fils de Darius,
faisant fouetter de verges la mer qui avait englouti ses vaisseaux ?

Marcel Proust, La prisonnière 


Marcel, t'es vraiment gentil.
Pour ma part, "poétique" n'est pas exactement
le premier qualificatif qui me viendrait à l'esprit.

Frédéric Blondieau












Bonjour à toutes et tous!


Oui, je ne sais que dire...
Nous en sommes arrivés à la fin de notre étude des dérivés de cette incroyable petite racine *dher-2,
 “tenir fermement, soutenir, supporter”.

Oui, c'est ça le problème, c'est qu'on s'y attache...











Nous lui avions déjà consacré trois articles:


Mais on va se consoler: au programme de ce dernier dimanche avec *dher-2, et comme promis, des mots qui font rêver (en tout cas, qui me font rêver), des mots qui viennent de l'Orient...

Aaaaaah...















Avertissement 
Ce dimanche sera un peu plus coloré
(dans plusieurs des sens du terme) que d'habitude,
et surtout, il s'en tiendra à la composante indo de l'indo-européen...


Sachez déjà qu'en sanskrit, tenir se dira धरति, dharati.

Mais par une forme suffixée *dher-mn̥-, *dher-2 est à l'origine d'un autre mot sanskrit qui, littéralement, désigne “ce qui a été établi fermement”: धर्म, dharma.

La loi. Ou même la Loi. LA Loi.

Qu’elle soit cosmiquenaturelle ou juridiqueDivine ou humaine.

D’où aussi, dans les acceptions de dharma, nature, conduite, religion, justice, moralité, devoir, statut…

धर्मचक्र, dharmacakra, La roue du Dharma, la roue de la Loi,
(ou du moins sa représentation),
au monastère de Jokhang (c'est à Lhassa).
La roue du gouvernail (c'est Thalassa)


Quoi??
Vous voulez aussi des dérivés de dharma en d’autres langues?

Bon, d'accord, si vous y tenez vraiment...


En bengali, peut-être? ধর্ম, dhôrmô.
(Avec l'assamais, la plus orientale des langues indo-européennes encore parlées!)








Ou en hindi? धर्म, dharm.
- La langue la plus parlée en Inde! Faisant partie du groupe hindoustani, qui appartient aux langues indo-aryennes, sous-groupe des langues indo-iraniennes. Et OUI, appartenant aux langues indo-européennes -






Quoi, toujours pas satisfaits???

Alors voilà, mais franchement...


En gujarati, ધર્મ, dharm.
(langue indo-européenne, indienne, de la branche indo-aryenne du groupe indo-iranien)




Et en marathi: धर्म, dharma.
(comme le gujarati: indo-européen, groupe indo-iranien, branche indo-aryenne)








En pāli: dhamma.
Le pāli, langue indo-européenne de la famille indo-aryenne, se parlait autrefois en Inde. 

C’est en pāli que sont conservés les premiers textes bouddhiques, ce qu'on appelle les Tipitaka (littéralement les “Trois corbeilles”). Ces textes sacrés forment le canon bouddhique, rien que ça.


Les Tipitaka, en pāli (source)


En pendjabi: ਧਰਮ, dharma.
langue on ne peut plus indo-européenne, groupe indo-iranien, sous-groupe indo-aryen -





En ourdou: دھرم, dharm.
OUI! L'ourdou est bien, que vous le vouliez ou non, une langue indo-européenne, du groupe hindoustani des langues indo-aryennes.



Si si, c'est bien Charles, dont la maman vient de
célébrer son 90ème (ou 80-15ème) anniversaire.
- Happy Birthday, Your Majesty. -

On continue? OK!

En khmer, ធម៌, tʰoa.
Ouais bon, ça va, oh!...  le khmer n'est ABSOLUMENT PAS une langue indo-européenne, mais appartient - comme tout le monde le sait -, par la branche des langues môn-khmer orientales du groupe des langues môn-khmer, aux langues austroasiatiques.
Le khmer a donc emprunté le mot au sanskrit, directement ou indirectement
ធម៌, tʰoa n'est donc pas, à proprement parler un dérivé de धर्म, dharma, je vous le concède.
********************
Je crois que l'on pourrait dire, par souci de simplification, qu'... 
  • un emprunt est un terme qu'une langue a "bêtement" repris, adopté - tel quel, ou presque - d'une autre langue, à un moment relativement précis
- pensons au français parking, par exemple -,
 alors qu'...
  • un véritable dérivé est le produit de la lente évolution - temporelle - d'une langue parent vers une langue enfant 
- ainsi, le russe держать, (“dirjatj’”) dérive du vieux slavon d’église (aaaaah) дрьжати (“deurjati”) ; la langue russe descendant du vieux slavon d'église (aaaaah) -.
********************

Avec le khmer du nord, comme dernier terrain vague...
les secrets du khmer rouge, Henry de Monfreid


En lao (sur la montagne) : ທຳ, tham.
(idem: le lao est TOUT sauf une langue indo-européenne, donc: emprunt.)





Quoi, maintenant?

Encore???

Bon, c'est vous qui voyez.

En nepālbhāsha: धर्म, dharm.

- euh, nepālbhāsha? Vous avez bien dit nepālbhāsha??
- oui, et j'en suis navré.

Le nepālbhāsha, appelé également newari ou néwar, langue tibéto-birmane...
- RIEN à voir avec les langues indo-européennes -,
... était la langue officielle du Népal, sous la dynastie des Malla jusqu'au XVIIIème, lorsque les Gurkha
- comme vous le savez, dirigés par Prithivî Nârâyan Shâh, dit “L’Innommable” - non pas qu'il fût un tyran, un boucher sanguinaire, loin s'en faut, mais bien parce que personne n’arrivait jamais à prononcer son nom -,
ont envahi la vallée de .... allez, c'est au Népal, et ça commence par Kat...: ... Katmandou, voilà.

Pour certains, il y a quelques décennies, Katmandou c'était ça

Mais c'est en fait plutôt ceci!
On retrouve encore la trace du néwar dans le nord de la Belgique, comme dans l’expression 't is toch nie waar. 
Je sais, c'est très mauvais, et j'assume avec peine.

Le roi Tribhuvan était un descendant direct de
Prithivî Nârâyan Shâh.
Il fut roi du Népal de 1911 à 1950,
et de 1951 à sa mort en 1955.
(source)

On continue?? Vraiment???

En télougou: ధర్మము, dharmamu.
- langue indienne, certes, mais dravidienne, donc non-indo-européenne.
(À l'origine des langues dravidiennes, une légende, celle de Dravid contre Groliath)
Non, sans rire, les langues dravidiennes - il y en aurait aujourd'hui 75! (ou 60-15 pour mes amis français) - sont parlées par environ 220 millions de locuteurs, principalement dans le sud de l'Inde et au Sri Lanka - mais aussi dans quelques endroits épars du nord de l'Inde -, ainsi qu'au Népal et au Pakistan, ou encore en Afghanistan, aux Maldives, et au Bangladesh.
Sachez encore que les langues dravidiennes sont majoritaires dans le sud de l'Inde
- D'ailleurs, le terme sanskrit द्राविड, drAviDa, sur lequel a été probablement construit l'adjectif dravidien, qualifiait, à l'origine, les populations ... du sud de l'Inde. -
Si je parle de tamoul - mais non, enfin, ce n'est pas vulgaire -, ça devrait vous dire quelque chose...
(source)

(source)


Allez, encore un et on en restera là pour les dérivés de dharma.


En thaï: ธรรม, tam.
En thaï (NON-indo-européen), c'est facile, tout se dit tam, sauf tam, qui se dit toum.
Par exemple, la phrase...
"En thaï (NON-indo-européen), c'est facile, tout se dit tamsauf tam, qui se dit toum." 
se dirait: 
"Tam tam (TAM-tam-tam), tam tam tam, tam tam tam toum, tam toum, tam tam tam tam".
(Si si, prenez votre temps, vous pouvez vérifier!)


Bon, et maintenant, ça suffit.
Passons à autre chose, voulez-vous...


Dites voir, la grève de la faim, vous pensez peut-être que c’est une invention récenteoccidentale?

En Inde, pour obtenir l’accord de quelqu’un, pour que cette personne accède enfin à votre demande pressante - à votre supplique, plutôt -, selon une très ancienne coutume, vous pouvez - c'est toujours pratiqué - vous installer devant la porte de votre débiteur, et rester là, sans manger, jusqu'à ce qu’il satisfasse à votre impérieuse requête.

On appelle cette façon de procéder dharnā ; on parle de “s’asseoir en dharnā”, pour “s’asseoir dans un état de restriction”.

Le hindi dharnā provient du prâkrit ...
(langue indo-aryenne dérivée du sanskrit classique et d'autres dialectes indo-aryens)
... dharana, “tenir ferme”, tout simplement.

Et est basé sur une forme suffixée *dher-eno- de notre *dher-2

Dharnā de membres du personnel, à l'hôpital d'Etat de Ramanathapuram
J'espère qu'ils ont eu gain de cause...

Allez, la suite!

*dhor-o- ...
(les aficionados auront reconnu une forme suffixée en *-o-, créée sur le timbre “o” de notre *dher-2), 
... se retrouve dans l’iranien dāra, “tenant, qui tient”,
dont provient également le suffixe persan دار -dār, de même sens.

Quelques beaux mots composés, reprenant ce suffixe -dār? Mmmh?

Commençons par les ... churidars!
(en hindi चुडीदार,
en ourdou چُوڑی دار‎,
en pendjabi ਚੂੜੀਦਾਰ)
Les churidars sont des pantalons serrés, portés tant par les hommes que par les femmes, en Asie du Sud.
Oui, il s’agit d’une variante du salwar, dont nous avions parlé dans pour guérir ma nymphomanie, mon psy me recommanda de ne plus habiter une ville de garnison

Et que vient faire -dār dans tout ça?
Eh bien, on suppose que le vêtement tenait, originellement, par des bandes de tissu.

Churidars


Sirdar (سردار en hindustani), ou sardâr (سردار) , en persan, c’est un titre de chef.

Sar- la tête-dār, “qui tient”: littéralement “celui qui (dé)tient la tête”, entendez celui qui détient le plus haut pouvoir.

Le Président du Pakistan Sardar Ayub Khan, et une First Lady de l'époque


Tahsildar, ou tehsildar

C’est ainsi qu’on désigne un inspecteur des impôts, un receveur des contributions en Inde, au Pakistan, et au Bangladesh - Eh oui, même , dans la plus sombre des misères, il y a des impôts.

Tehsil, probablement d’origine arabe, désigne une division administrative, au sein d’un district.

Le tahsildar (ou tehsildar), c’est celui “qui (dé)tient le tehsil”, qui en a la charge.
Et qui y est donc responsable, notamment, de la collecte des impôts.

Vous souhaitez devenir Naib Tehsildar (subordonné
direct du Tehsildar)? Voici un super bouquin pour vous
préparer à l'examen d'embauche


Zamindar?

Wikipédia nous en donne la définition:
Un zamindar était un membre de l'aristocratie issue de la noblesse terrienne du sous-continent indien. (Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu'il y avait aussi une noblesse extra-terrestre, hein) 
Il contrôlait souvent de larges territoires et collectait les impôts auprès des paysans. 
À l'époque de l'Empire moghol, les zamindars étaient de simples collecteurs d'impôts, et avec le temps ils rachetèrent leur charge qui devint héréditaire.

Si je vous dis que le persan زمین zamīn, signifie “terre(s)”, vous aurez compris que le zamindar est littéralement celui qui ... détient la terre (ou des terres), autrement dit, le propriétaire terrien.
PS: le persan zamīn descend de la racine proto-indo-européenne *dʰéǵʰōm-, à l'origine par exemple du russe земля́ ‎("zemljá"), "terre", mais aussi de humus, humble, ou ... homme!
C'est ici que ça se passe: Terre des hommes? Pléonasme!

Raja BIJOY SINGH Bahadur, Zamindar de Azimganj,
1879 - 1933

Poursuivons!

En vieux-perse - la forme attestée la plus ancienne du persan, quand même -, on retrouve dārayāmiy, “tenir”.


Et enfin, je vous propose un prénom, pour finir en beauté
Ou plutôt, en … bonté!

Darius.

En persan, داريوش, "Dâryuš".

Le nom vieux-perse original, Dārayavauš, est composé de Dāraya- (“celui qui tient (fermement)”) et de va(h)u- “bien”. 

Darius est donc, étymologiquement, celui qui tient fermement, qui détient le bien.
"Le détenteur du bien."
Respect.

Oh,“Darius” s'est exporté dans de nombreuses autres langues, où on en retrouve plein de variantes toujours d'actualité:

Darian, Darien, Dario, Daria, Dariane, Darie, Darina…

scène d'audience avec Darius Ier et le prince Xerxès, Persépolis (source)

Dario Moreno
Le même, dans Ya Mustapha, célébre chanson
égyptienne


Darius Milhaud et sa femme Madeleine,
connue, dans sa folle jeunesse, comme "la Vénus de Milhaud"


Et voilà!

On en a ainsi terminé avec  *dher-2.

Impressionnante, non, cette petite racine!

Qui nous a donné - refaisons vite la liste - …
affirmer, ferme (l'adjectif), fermer, fermeté, ferté, l'anglais firm et le français firme, firmament, infirme, infirmier, affirmer...
ou même...
trône, frein, réfréner, effréné, 
et encore...
dharma, dharna, churidar, sirdar, tahsildar, zamindar, ou Darius...

Pas mal, non!


Je vous souhaite un excellent dimanche, une très bonne semaine!

À dimanche prochain?




Frédéric


Attention,
ne vous laissez pas abuser par son nom:
on peut lire le dimanche indo-européen
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon,
avec le dimanche indo-européen,
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).


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Darius Milhaud, "Le Bœuf sur le toit"
C'est clair, là on est loin du baroque...

Mais savez-vous que cette oeuvre, achevée fin 1919,
était à l'origine une pièce pour violon et piano intitulée Cinéma-fantaisie,
destinée à accompagner un film muet de ... Charlie Chaplin?



Et puis (soyons fou)...
un remarquable produit de l'échange Orient / Occident:
un morceau de pure musique indienne - dirigé par la talentueuse Anoushka Shankar -,
où intervient Eric Clapton, sublime, jouant du Clapton: "au feeling".

Ca aussi, c'est de la musique!



article suivant: quand Fouquet souffrait du talon d'Achille, il s'accrochait aux tentures

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