- Paraît chaque dimanche à 8 heures tapantes, méridien de Paris -

dimanche 4 décembre 2016

pendant ce temps, l'aristocratie restait inerte, comme accablée d'arthrose...






“En science comme ailleurs, l’inertie intellectuelle, la mode, le poids des institutions et l’autoritarisme sont toujours à craindre.”

Hubert Reeves,
Patience dans l’azur,
L'évolution cosmique, 1988










Bonjour à toutes et tous!



Nous en étions restés, dimanche dernier, sur la racine proto-indo-européenne *ar-, “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”, avec quelques très beaux dérivés, comme art, harmonie, armille, ars, alarme…


Aujourd’hui, une dernière salve.

En d’autres termes, je vous propose une dernière série de dérivés de notre jolie petite *ar-


Reprenons:
Nous l’avions vu la semaine dernière: *ar-, sous la forme *ar-ti-, s’est dérivée dans le latin… ars, proprement “composition, assemblage”.

Par extension, “ce qu’il faut avoir pour bien… composer, assembler
talent, adresse, dextérité, habileté, savoir-faire, technique…

D’où art, artisan



En latin, si ars désignait l’art, le savoir-faire, à l’inverse, qui ne faisait pas montre d’habileté, d’adresse… était qualifié d’un mot composé, basé sur ars précédé de “in-”.

Oui, in-, ce préfixe privatif...
- qui donc permettait de créer des antonymes -,
... bien connu, car passé en français tel quel (“in-certain”), mais aussi sous les formes il- (“il-légal”), im- (“im-mortel”) et ir- (“ir-réversible”).

Ce mot composé, que nous traduirions par “sans talent, incompétent…”.
D’où aussi “fainéant, inactif, insipide…”, c’était in-ers. 

Iners, inertis.
(Oh, pour le passage du a au e, il ne s’agit que d’un phénomène classique d’alternance vocalique après in-, pensez à aptus, qui donnera ineptus, par exemple…)

Eh oui, iners, nous l’avons emprunté, pour en faire notre … inerte (tout début du XVIème).

les fameux “déchets inertes des déchetteries

Quand nous l’avons absorbé en français, il signifiait toujours inactif, maladroit, et par extension ignorant.

Et puis… il a … disparu! 




On le trouvait encore au XVIIème, en pleine forme, et puis, plus rien...

‘a p'us. Parti le mot.















Ce n’est qu’au XVIIIème, figurez-vous, qu’il reviendra, qu’il renaîtra de ses cendres, mais d’une façon indirecte.

Phénix renaissant de ses cendres

Je m’explique! Mais pour cela, refaisons un bond dans le temps…



Si le latin iners désignait le maladroit, l’incapable, l’indolent, le substantif inertia désignait, lui, en toute logique, la maladresse, l’incapacité, l’inaction



Notre français inertie
- oui, j’ose espérer que vous avez fait le lien: nous avons emprunté inertia pour en faire inertie -
… va bientôt devenir incontournable du fait des progrès de la physique.


Newton, dans son Traité d’Optique (Opticks, 1704),


utilisait le syntagme latin inertiae vis,


que Descartes s’empressera de traduire élégamment par force d’inertie (1720).
















Et donc, quand Diderot, quelques décennies plus tard, qualifiera de “inerte” ce qui n’a ni activité, ni mouvement, il le fera en référence à l’inertie, terme de physique




*ar-ti-, cette forme suffixée de *ar-
- *ar-, qui, je le rappelle, devait compter dans son champ sémantique les notions de “mettre ensemble”, “ajuster”… -,
… qui allait donner le latin ars, artis, nous la retrouverons également en grec ancien, avec ἄρτι, árti, “justement, exactement…”

Et une forme prolongeant *ar-ti-, *ar-ti-o-, allait, elle, donner le grec ancien… ἄρτιος, ‎ártios, parfait, complet, achevé… 

En mathématiques, en parlant des nombres? Parfait.
Ou encore pair.
Oui, l’antonyme de impair.

Quoi, pair serait de l’ordre du parfait, et impair ne le serait donc pas?

Mais oui! Je ne vous ferai évidemment pas l’injure de vous rappeler que Euclide avait prouvé, au IIIème siècle avant J.-C., que si...
M = 2p − 1 est premier, alors M(M + 1)/2 = 2p–1(2p – 1) est parfait.

Les Éléments (Στοιχεία, stoïkheïa), Euclide

Et qu’au XVIIIème, Leonhard Euler prouvait que tout nombre parfait pair est de la forme proposée par Euclide.

Leonhard Euler, grand mathématicien suisse,
15 April 1707 – 18 September 1783)

Ce qui implique forcément que la recherche de nombres parfaits pairs est liée à celle des nombres de Mersenne premiers. 

Forcément!!

Oh, ‘faut vraiment tout vous dire?
Les nombres de Mersenne premiers sont des nombres premiers de la forme Mp = 2p − 1, l'entier p étant alors nécessairement premier, enfin???!!!

La “perfection” d'un tel nombre s'écrivant simplement (merci Wikipedia):


Oui, il semblerait que les nombres parfaits soient bien tous pairs!
(Et figurez-vous, on ignore encore si des nombres parfaits impairs existent!)


Eh oui!

Sans rire, et sans RIEN comprendre à ces démonstrations et à l’essence même des nombres premiers, je pense que cette notion de “parité = perfection” fait référence à une notion antique bien plus vaste, celle d’harmonie universelle, avec ses corollaires, la correspondance, et la complétude.

Pour qu’il y ait harmonie, il faut que les choses se correspondent, qu’il existe un lien entre elles, qui leur permette de s’ajuster.
La complétude n’étant que la qualité de ce qui a été réuni par ajustement.

D’où l’idée - certes simpliste - que “qui se ressemble s’assemble”.


















Quoi qu’il en soit, commettre un impair, c’est toujours, d'une façon ou d'une autre, rompre l’harmonie


Mais donc - fi de cette philosophie de comptoir -, le grec ancien ἄρτιος, ‎ártios pouvait qualifier un nombre pair.

Le mot dérivé français du grec ἄρτιος que je vous propose, en voici la définition:
En zoologie, sous-ordre de mammifères ongulés renfermant des animaux qui reposent sur le sol par un nombre pair de doigts. 
Sont compris dans ce sous-ordre:
  • les Ruminants (➙ Bovidés, camélidés, cervidés, girafidés, tragulidés - les chevrotains, de petits mammifères ruminants) et 
  • les Suiformes (porcs, pécaris) (➙ Hippopotamidés, suidés). 

Le mot est composé de deux mots grecs: l’un pour pair (vous suivez toujours?), l’autre pour doigt.

Vous l'avez trouvé?

OUI!!! Il s’agit des Artiodactyles.









Cette notion de jointure, d’assemblage attachée à notre petite *ar-, nous la retrouverons encore,
via une forme suffixée *ar-dhro-,
dans le grec ancien ἄρθρον, árthron, articulation.


l'articulation de l'épaule


Ben oui, et franchement, on s’en s’rait bien passé, de ces arthrites, arthroses, polyarthrites rhumatoïdes, spondylarthrytes ankylosantes et autres joyeusetés…

(Et ne parlons même pas de ces autres arthropathies, arthralgies et arthodynies que sont les amphiarthroses, cervicarthroses, discarthroses, lombarthroses, périarthrites (la scapulo-humérale est un must), synarthroses, coxarthroses, discarthroses, gonarthroses, hémarthroses, arthrogryposes, pseudarthroses ou hydarthroses).
Heureusement, nous connaissons l’arthrographie, l’arthroscopie, ou même, le cas échéant, quand il n’y a plus rien d’autre à faire, l’arthroplastie.



Quittons le grec, mais restons dans le même sujet.

*ar-, par une forme suffixée *ar-dhro-, a donné le grec ancien ἄρθρον, árthron, articulation? 

Eh bien,
*ar-, par une forme suffixée *ar-tu-, a donné le latin… artus, articulation, jointure.

Au pluriel, artūs, artuum désignera les membres.



Le diminutif de artus, c’était
articulus.

Son dénominal, à articulus (le verbe issu de ce substantif)?
Articulō, articulāre, “partager, séparer, articuler”.

Le participe passé de articulō?
Articulatus.

Eh bien, sur la substantivation de articulatus, articulatio, nous avons créé… articulation.


Le latin articulus (oui, le diminutif de artus. Un café serré, peut-être?) avait plusieurs acceptions. Ainsi, “noeud des arbres”, “orteil”… 

Mais il peut aussi désigner une articulation … du temps: un moment précis. 
D’où, toujours, notre “à l’article de la mort” (1450).


En rhétorique, il traduisait l’articulation d’un discours: une division du discours.

D’ailleurs, le premier sens du français article concernait la partie numérotée d’un texte juridique, sens qui perdure toujours.














Et en grammaire, notre article, particule qui se joint au substantif et le détermine, ne trouve son sens qu’en sa qualité de pièce-jointe avec le nom qu’il précède.
Si le nom était le bras, l’article serait l’épaule.
(vous pouvez noter)



Enfin,

Il se pourrait - mais soyons vraiment prudent - qu’une forme superlative de *ar-: *ar-isto-, se retrouve dans le grec ancien ἄρῐστος, áristos, “le meilleur, excellent”, un des superlatifs de ἀγαθός, agathós, “bon”.

Le rapport?
Mais repensez à ἄρτι, árti, “justement, exactement…”.
Ou encore à ἄρτιος, ‎ártios, “parfait, complet, achevé…”.
En ce sens, ce qui s’ajuste, correspond au mieux, est ... excellent

Mwouais…
Robert Beekes n’y croit pas trop ; je vais le suivre…

Robert Beekes,
l'auteur du fameux...
“Etymological Dictionary of Greek”
Leiden Indo-European Etymological
Dictionary Series



Ah oui, j’oubliais!

Si jamais ἄρῐστος, áristos dérivait (mais bof bof bof, soyons d'accord) de notre gentille *ar-, alors aristocrate en serait un beau descendant, l’aristocratie étant par étymologie…
- ἄριστος, aristos “excellent” et κράτος, krátos “puissant” -,
le pouvoir donné aux meilleurs! (ça fait rêver)









(quelques exemples en politique belge: tous très largement au-delà de l'excellence)










Là-dessus, je vous souhaite, à toutes et tous, de passer un très beau dimanche, et une très belle semaine!



La semaine prochaine? Mais nous continuerons avec *stā-, “être debout”, évidemment!





Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine! 
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

Et nous nous quitterons sur une superbe reprise, 
par The Bare Necessities Quintet, de

“Everybody wants to be a cat”,

tiré de la bande originale de The Aristocats
Walt Disney, 1970



dimanche 27 novembre 2016

l'artisan sonna l'alarme quand l'Armada fut en vue.






(...) Les vaisseaux anglais, beaucoup plus petits que ceux des Espagnols, ne devaient pas résister au choc de ces citadelles mouvantes, dont quelques-unes avaient leurs œuvres vives de trois pieds d'épaisseur, impénétrables au canon. Cependant, rien de cette entreprise si bien concertée ne réussit. (...)

Voltaire, 


Essai sur les moeurs annales de l'empire

Euh non, pardon: 
Essai sur les moeurs. Annales de l'empire








Bonjour à toutes et tous!














Un petit rappel, peut-être?

Nous étions plongés dans l’étude de la racine *sta-, commencée (l’étude) le 25 décembre 2016, avec un fauteuil pour (*steh) deux.


Mais voilà, le dimanche 13 novembre, je ne résistais pas à vous parler du mot armistice, composé basé sur les latins arma et sistō.
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.
l'Armistice


Nous avons en un premier temps parlé de sistō,
résister, persister... Ces mots prennent à présent toute leur valeur.
et avons ensuite commencé l’étude de la racine *ar-, “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”…, à l’origine de arma.

Ça, c'était la semaine dernière.
Vous savez quoi? Votre armistice, là, eh ben on va l' ranger au placard!

Nous avions ainsi découvert quelques-uns de ses dérivés, comme l’anglais arm, ou nos français arme, armoire, armoiries, ou armure.

En nous quittant dimanche dernier, dans l'émotion du moment, je vous promettais, pour aujourd’hui, quelques dérivés de *ar- qui n’ont RIEN à voir avec les armes… Mais RIEN.

Est-ce que je vous ai déjà menti? Hein?


Avant de les aborder, ces fameux dérivés, mentionnons encore, pour clore le chapitre “armes” (je veux dire par là “pour en terminer avec les dérivés de *ar- relatifs aux armes”), ...

... Armada.

Mais oui, difficile de ne pas en parler.

Le français armada - bien entendu emprunté à l’espagnol - désigne une flotte imposante.

Ou carrément L’Armada, l’Invincible Armada, la glorieuse flotte espagnole armée par Philippe II (d’Espagne, on suit), qui se fit lamentablement anéantir non pas par la flotte d’Élizabeth 1ère - c'est curieusement la version anglaise -, mais bien par les éléments.

l'Invincible Armada

Elizabeth I
Felipe II






Armada, en espagnol: armée, n’est que la substantivation du latin médiéval armāta, la forme féminine du participe passé du verbe armō, armāre (armer, équiper, mobiliser…), basé sur … arma.




Mais restons encore un moment dans les emprunts à l’espagnol...

Avec… armadille, emprunté au début du XVIIème à l’espagnol armadillo, de armado “armé”.

L’armadille, c’est un tatou, sympathique animal caparaçonné.




On emploiera le mot pour désigner par la suite un cloporte, lui aussi caparaçonné, mais nettement moins sympathique.




Alors oui, je ne parlerai pas des évidents armée, armement, armurerie, désarmer, ou armature

Juste un mot, très court, pour armateur, “celui qui équipe les navires”: 

Il nous arrive peut-être du vénitien armatore, armadore, au XVème, ou alors directement du latin armāre (dont dérive notre verbe armer). En tout cas, on ne le fait pas dériver du latin médiéval armator,armurier”, car très (trop) tardif (XIIIème).

Le mot désignait celui qui équipe, qui arme les navires... de guerre.
Au XVIIIème, il s'étendra à la marine de de commerce (1723).

Αριστοτέλης Σωκράτης Ωνάσης / Aristotélis Sokrátis Onásis,
célèbre armateur grec, et une chanteuse populaire


La semaine dernière, nous avions vu que le latin armus, dont découle vraisemblablement arma, désignait… l’épaule, ou la partie supérieure du bras.

On l’a oublié.
Depuis longtemps.

On ne fait plus, en français du moins, le lien entre arme et bras.

Oui, il y a bien les anglophones qui parlent toujours de arm, le bras,
et chez qui “the armed arm” correspond bien à notre “le bras armé”,
mais en français…


Mais pourtant, nous aussi, nous avons eu un mot dérivé, en ancien français, qui rappelait le sens du latin armus (l'épaule, la partie supérieure du bras pour les moins vifs d'entre nous):

armille!

Nous l’avions emprunté, fin du XIIème, au pluriel latin armillae, devenu armilla.

Les armillae? Mais c’était un bracelet à plusieurs tours (d’où le pluriel).

armilles


Par la suite, le mot désignera des anneaux, des colliers (de parure)

Ce ne sont pas les éléments, cette fois, qui ont vaincu notre vieux français armille, mais bien le mot… bracelet! Qui l'a supplanté dans le langage courant.

Le terme survivra cependant, mais dans un sens particulièrement restreint, très technique, où il désignera les anneaux d’un astrolabe.

astrolabe


Et puis, il vit encore et toujours dans l’adjectif… armillaire, que vous connaissez peut-être si vous êtes férus d’... astronomie.

En astronomie, une sphère armillaire est un instrument qui modélise la sphère céleste, en montrant le mouvement apparent des étoiles, du soleil et de l'écliptique autour de la Terre.

Ce type de sphère est constitué d'un ensemble de cercles métalliques (ben oui, les armilles!) représentant la géométrie des éléments descriptifs de la sphère céleste.

Sphère armillaire



Enfin, nous avons toujours bien un mot, en français, dérivé du latin armus, et qui désigne toujours l’épaule!

Mais pas celle de l’homme, celle du … cheval.

Ars (mot masculin, au singulier et pluriel identiques)
En anatomie, pli formé par la réunion des membres antérieurs et du poitrail du cheval.



Allez, encore un autre dérivé de arma, qui n’évoque plus la notion d’arme?

Alarme!

On connaissait l’expression “aux armes” (à l'époque: aus armes, as armes).



Littéralement, ben … aux armes, au combat!

Pour faire ce alarme, on a tout simplement emprunté l’italien all’arma, de sens identique à notre “aux armes”.

C'est ainsi qu'au XVIème, on “sonnait a l’arme”.

Ce n’est que fin du XVIIIème que le mot désignera un cri, puis, au XXème, ce dispositif qui permet d’arrêter un train en cas de danger.




Pas mal, non, ces deux rapprochements avec arma que sont armillaire et alarme?

Quoi, ça ne vous émeut pas? Vous aviez déjà fait le rapprochement entre arme et alarme?
OK, je ne dis plus rien…


Mais avec ce qui suit, là, je suis (presque) certain de vous épater…

Car notre racine proto-indo-européenne *ar-, sous une forme suffixée *ar-smo-, se retrouve dans un mot qui évoque TOUT SAUF les armes!!! 
Que du contraire… 
Aaaaah…

aaaaaaaah....


aaaaaaah...




















Le grec ancien… ἁρμονία, harmonía.

Oui, celui-là même qui nous a donné notre harmonie.

ἁρμονία pouvait désigner plein de choses, mais se basait toujours sur la notion de “fixer ensemble, associer”.
C’est ainsi qu’on pourrait traduire le grec ἁρμονία par “union, jonction, unisson…”

Et ἁρμονία était encore apparenté à ἁρμόζω, harmozō, “joindre, unir”.

Harmonices Mundi (1619),
où Kepler attribue à chaque planète des notes et une phrase musicale fonctions
de la vitesse orbitale et de l'excentricité de l'orbite.



Et puis, et puis…

Une forme suffixée  en *-ti- de notre *ar-: *ar-ti-, s’est dérivée dans le latin… ars, proprement “composition, assemblage”.

Ou, par extension, “ce qu’il faut avoir pour bien… composer, assembler: 
talent, adresse, dextérité, habileté, savoir-faire, technique…

D’où aussi profession, métier…

Sur l’accusatif de ars: artem, nous avons créé… , vous l’avez deviné… art!




Et aussi, bien sûr, artisan.


Ah oui, et *ar-ti- s’est retrouvée aussi dans le grec ancien ἄρτι, ‎árti, “juste, exactement”. 
Oui, on y retrouve l’idée d’assemblage, de pièces qui se mettent bien ensemble.



L’auriez-vous cru? Arme, harmonie, art: de si proches cousins?


Merci qui?
Le proto-indo-européen, pardi!


(et ce n’est pas fini)




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très belle semaine!




Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et pour nous quitter, un concentré d'harmonie...

Le Magnificat en ré Majeur BWV 243

(Et avec la partition qui défile, de surcroît!)




dimanche 20 novembre 2016

Vous savez quoi? Votre armistice, là, eh ben on va l' ranger au placard!




“Le vainqueur ignore l'ironie, arme dérisoire du vaincu.”

François Cavanna, in La Hache et la croix, 1999

















Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, 13 novembre, nous nous étions intéressés à armistice, que nous pourrions traduire littéralement par “arrêt des armes”.
Armistice, du latin médiéval armistitium, composé du neutre pluriel arma (“les armes”), et du verbe sistō, sistēre, “mettre en place”, “faire se tenir debout”. Ou encore “cesser, arrêter, empêcher”.

Nous avions ainsi déjà découvert quelques dérivés bien connus de ce sistō, sistēre qui forme la seconde partie du composé.
Comme assister, insister, persister, résister, assister, se désister, consister, ou encore interstice.

(Oui, pour rappel, nous avions vu que le latin sistō dérivait d’une forme proto-indo-européenne *si-st(ə)-, réduplication de *st-, qui n’est autre que le degré zéro de notre *sta- bien aimée.)


Je vous propose, en ce dimanche (pluvieux, ou plutôt venteux, par ici), de poursuivre sur “armistice”, mais en nous penchant à présent sur le premier terme du composé: arma.

- Ben, et alors? Arma, c’est les armes, on va pas non plus en faire tout un plat, enfin??
- Bonjour! Bon dimanche! Vous avez parfaitement raison: arma, comme vous le dites si bien, c’est les armes.

Mais pas que ça…

Par extension, “arma” désignera les soldats armés.
Mais le latin arma désigne aussi les outils, les ustensiles, des instruments

Arma est un neutre pluriel, collectif.
En bas latin, on en fera un féminin singulier: classique! Comme d’habitude, nos ancêtres prendront le a terminal pour la marque d’un féminin singulier.

Gros malins.




Et ce arma latin ...
- c'est ici que ça devient intéressant -,
...il nous venait d’une racine proto-indo-européenne, mes amis! Eh oui! Le verbe...

*ar-

Qui, NON...
- et c'est encore plus intéressant -
...ne se traduirait pas par “armer”. Ni même outiller.

Non, plutôt par “assembler”, “mettre ensemble”, “ajuster”…

Ah ah…
Tiens tiens tiens…
Surprenant, ne trouvez-vous pas?

Même si Sherlock nous dirait ici...
Lorsqu'un fait semble contredire une longue suite de déductions, c'est qu'on l'interprète mal.



Allez, on va essayer de tirer tout ça au clair.

Le latin armus, dont découle vraisemblablement arma, désignait… l’épaule! 
Ou la partie supérieure du bras.

épaule. Difficile d'être plus clair


Mais ouiii! Armus reprend parfaitement le sens de sa lointaine parente *ar-, en ce sens que l'épaule permet d’ajuster, de joindre, d’assembler le bras au corps.

Et c'est, pour être précis, une forme suffixée de *ar-, *ar-mo-, qui nous a donné le latin armus.

C’est également cette forme *ar-mo- que l'on retrouve dans le proto-germanique *armaz-,
dont dérivera plus tard le vieil anglais earm,
puis l’anglais… arm, le bras!

bras anglais


- Mais?? Je ne comprends plus rien! Quel est le rapport entre le latin armus, l’épaule, et arma, les armes??
- On y arrive!

On suppose que sur armus, l’épaule, a été créé le verbe armō, armāre, qui n’aurait pas signifié en un premier temps “armer”, mais bien … “se couvrir les épaules”. 

Mais oui, par une cuirasse, un bouclier...
Quelque chose qui permettait de se protéger, de se défendre au combat.



Arma, en ce sens, désignait plutôt les armes de défense.

Par extension, “arma” aurait fini par désigner toutes les armes, celles qui restent près du corps, comme le bouclier, mais aussi tous les instruments pour le combat.

Beaucoup de hamburgers, de Coca-Cola, une démarche pro-life (hostile à la
contraception et à la légalisation de l'avortement), vous y rajoutez le fameux
deuxième amendement, et vous obtenez ça.

God bless America! (L'Amérique en aurait bien besoin...)


Sachez que dans La Chanson de Roland (1080), les armes désignent toujours l’... armure!
Ce n’est qu’à partir du XIIème que armes s’appliquera de préférence aux armes offensives.


On retrouve cependant toujours bien ce sens d’éléments de protection qu’avait à l’origine “armes” dans “armoiries”, qui se réfère au bouclier, ou plutôt à … l’écu.
Ensemble des emblèmes figurés d'abord sur l'écu des anciens chevaliers pour servir de signes distinctifs dans les batailles et les tournois, puis sur un écu (écu armorial) symbolique pour distinguer une famille noble ou une collectivité.
les armoiries de la ville d'Amiens





Je vais m'arrêter ici.
Mais rassurez-vous, nous continuerons dimanche prochain, car *ar- nous a donnés de ces dérivés que JAMAIS vous ne mettriez en relation avec "arme"...


Comme avant-goût,
- et parce que je vous aime bien, hein -,
je terminerai ce dimanche avec un mot qu’on ne rapprocherait aucunement d’arme, ou du latin arma.
Et pourtant…


Armoire!

Et oui, ne l’oubliez pas, le latin arma pouvait également désigner l’ustensile, l’outil.

Certes, le latin armarium, dont descend notre armoire, pouvait signifier “dépôt d’armes, arsenal”, mais il désignera surtout un espace de rangement, un placard.





Sur ce, je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, une très belle semaine!



Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!
(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Et nous nous quitterons sur un superbe standard
chanté divinement par Ella Fitzgerald et Louis ... Arm-strong


Louis Armstrong & Ella Fitzgerald - Dream A Little Dream Of Me

article suivant: l'artisan sonna l'alarme quand l'Armada fut en vue.

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