dimanche 14 décembre 2014

Emprunter pour ouvrir une auberge à Pearl Harbour?? Bof bof...






Une mise élégante nous coûte plus cher à l'auberge que chez le tailleur.

Bluettes et boutades (1846)

Jean Antoine Petit-Senn (1792–1870)



Bonjour à toutes et tous!


Après nous être intéressé à la très jolie racine *bhergh-2,
à l’origine de bourg, beffroi, iceberg, Bourgogne, confort, Brigitte, ou encore de l’anglais burglar,
il me semblait opportun de nous pencher sur le cas de son homonyme, la racine proto-indo-européenne...

*bhergh-1.


Oui, pour celles et ceux qui découvrent - avidement - le dimanche indo-européen, sachez qu’une fois reconstruite, il peut s’avérer qu’une racine proto-européenne ressemble furieusement à une autre.

C’est alors le sens retrouvé qui permet de discerner l’une de l’autre.
Mais tout n’est qu’hypothèse, et théorie!

L’étymologie comparée des langues indo-européennes ne cesse de progresser, et certaines racines retrouvées par Julius Pokorny, par exemple, regroupant selon lui plusieurs sens, sont à présent scindées en plusieurs racines distinctes.
Et on peut toujours se poser la question du bienfondé de certaines scissions.

On remonte par le jeu de la comparaison à une racine *x- à partir d’une série de mots de sens proche ou identique dans diverses langues indo-européennes.
Mais parfois, en partant de mots n'évoquant nullement ce sens, on reconstruit une racine semblable à la première, *x-

A première vue rigoureusement identique.
Est-ce la même? Ou pas?
Peut-être que oui, peut-être que non.
Peut-être même que les champs sémantiques de ces deux racines se confondent, en partie du moins...

Quand on soupçonne qu'une seule et même forme reconstruite correspond en réalité à plusieurs racines (donc à des sens différents), alors, pour les séparer et les reconnaître, ces racines homonymes, on leur donne un numéro: *x-1*x-2 ...


 ---------- Mode séquence coup de gueule ON ----------

Il y a des sites d’extrême droite voire carrément néo-nazis qui reprennent le dimanche indo-européen dans leurs liens.
Oh tout le monde est libre d’utiliser les liens repris sur l’Internet ; je dirais même que c’est le principe même du Web.
En revanche, là où c’est choquant, c’est que sur l'un de ces sites, le dimanche indo-européen apparaît dans une catégorie dite “sites coalisés
(Entendez: sites prônant le nazisme, la supériorité de la race blanche et ce genre de conneries)

Mais enfin??

Je me suis plaint au pignouf derrière ce site pour lui signaler que je n’étais coalisé avec personne, pour m’entendre gentiment répondre d’aller me faire voir.

Mais voilà, c’est un bel exemple de trois choses: de la bêtise humaine, évidemment, du mensonge dont vivent ces idéologies de merde (oui, en français dans le texte), et surtout, du mélange classique des genres entre les thèses d’extrême droite et l’”indo-européanisme”.

Ces enfoirés (non, je ne suis pas malpoli, je ne vois simplement pas d’autres mots pour les qualifier, ou alors je deviens grossier) confondent étymologie et linguistique comparée d’une part, et race supérieure, aryanisme et autres puanteurs d’autre part.


Ce qui est amusant, c’est que - le croirez-vous? - le dimanche indo-européen s’est vu dernièrement (gentiment) agressé non pas par un facho, mais par un gentil, un pas méchant, mais à mon sens peu au fait de la linguistique, qui claironnait - avec raison! - que le mythe immonde de la race supérieure était hélas toujours vivace. 

Pour preuve? Mais voyons: mon site!!

Mais enfin??

Frères humains, parfois, c’est dur.
Je vous aime bien. Pas tous, d’accord, mais quand même. Beaucoup.
Arrêtez d’être cons. Ce serait si bien!

Accuser les amateurs de linguistique indo-européenne comparée d’être des fachos, c’est comme traiter tous les amateurs de Wagner de nazis, sous prétexte que Hitler l’adorait.

Mais enfin??
Faut arrêter.


Je constate aussi que bien souvent, quand on attaque la théorie linguistique proto-indo-européenne, on le fait par idéologie.

Ainsi, vous trouverez certains extrémistes fondamentalistes musulmans qui vous diront que le proto-indo-européen, c’est du n’importe quoi, puisque la langue originelle, c’est l’arabe, évidemment, qui émane en droite ligne de Dieu.
On a beau leur dire qu’on parle de familles de langues différentes, rien n’y fait: il y avait UNE langue, et c’était l’arabe. Et donc, le français, comme le reste, descend de lui. Infaillible.

Rigoureusement le même discours - c’est ça qui est amusant - de la part de certains extrémistes fondamentalistes juifs, pour qui LA langue qui descend de Dieu, c’est l’Hébreu. 
En toute logique, toutes les langues en proviennent. C'est mathématique.

(Oui, les extrêmes, c’est bien connu, se rejoignent)

Encore une fois, même type de discours, mais cette fois dans la bouche de certains extrémistes fondamentalistes … hindous!
C'est ceux que je préfère!
Ce sont les moins dangereux, mais aussi, il faut bien le dire, les plus comiques. Mes chouchous quoi!

Pour eux, le sanskrit n’est pas une langue parmi les langues indo-européennes, mais bien LA langue à l’origine des autres langues indo-européennes. 
Elle serait en quelque sorte le proto-indo-européen tant recherché.


Je suis abonné à un remarquable blog “Languages of the World” tenu par le professeur Asya Pereltsvaig, qui enseigne la linguistique à l’Université de Stanford.
Récemment, je me suis pâmé devant les commentaires que certains internautes lui avaient laissé à propos d’un de ses articles: “Which language is the oldest?

L’article était évidemment un pied-de-nez à toutes les théories fumeuses sur l’ancienneté des langues.
Déjà, quels sont les critères qui permettent de définir une langue dans le temps?
L’ancien français est-il déjà du français? Même si nous ne comprendrions pratiquement RIEN d’un discours en ancien français?
Bref.
Cet article se voulait une réflexion sous forme de pirouette.

Et voilà que parmi les commentateurs, débarquent - c’est nouveau, ça vient de sortir - les … Tamouls!
Pour eux, aucun doute n’est permis, le tamoul est la plus ancienne langue du monde. Point.
Pourquoi? Oh, parce que.

Ah oui, et idem pour certains Albanais, pour qui la langue la plus ancienne c'est ... 
Allez, devinez... 
NON, pas le tamoul, 
Oui! L’albanais. Je sais, c'est surprenant.


Frères humains!
Parfois, si si je vous assure, c’est vraiment dur.

 ---------- Mode séquence coup de gueule OFF ----------



… Et donc, *bhergh-1 (1) signifiait non pas “haut, élevé” - ça c'est le sens de *bhergh-2 (2) -, mais plutôt “protéger, cacher”.
Peut-être même, en ce sens, “enterrer”.


Nous l’avons déjà rencontrée, il n’y a pas si longtemps, notre *bhergh-1, mais de loin
Dans c'est pour se faire un torticolis, une accolade en hauberc, pour tout vous dire.

Car elle se retrouve dans le germanique *bergan: protéger.
Et c’est précisément *bergan qui se … cache … derrière le composé germanique *h(w)als-berg-, qui a donné notre français hauberc, littéralement “protection de cou”.


Par une forme au timbre zéro (sans voyelle-pivot): *bhr̥gh-, *bhergh-1 s’est dérivée dans le germanique *burjan: enterrer.
Que nous retrouvons dans l’anglais bury: enterrer, ensevelir, ou cacher.

Par un dérivé germanique de *burjan: *burgisli-, notre racine est devenue l’anglais burial: enterrement, funérailles.

A burial place, c’est un lieu de sépulture.

Sépulture de Hochdorf


Nous retrouvons la racine ...
  • en vieux norois,byrgja signifie “fermer”, 
  • en frison occidental, où bergje signifie garder
  • en allemand où bergen signifie sauver quelqu’un ou quelque chose
En albanais, mburojë désigne le bouclier.

Le lituanien oriental (oui, c’est assez pointu) bir̃ginti signifie lui épargner, être parcimonieux (oui: protéger en mettant de côté).

En russe, *bhergh-1 se cache derrière беречь (“birietch”): garder, prendre soin.
Et бережный (“biriejneuil”) signifie attentionné, économe…


L'infâme Picsou, plus savoureusement dénommé
Scrooge McDuck en VO

En ossète - langue appartenant au groupe iranien, et bien à propos parlée par les ... Ossètes (on est ici dans le Caucase, ou en Géorgie) -, æмбæрзын (“amberzeun”), c’est “couvrir”.

Une ossète bien couverte


Mais revenons en germanique, où le verbe dérivé *borgēn signifiait gage, prêt

Le rapport?
Eh bien, l’idée de protéger: de protéger, de sécuriser une transaction par une mise en gage par exemple.

Nous retrouvons le germanique *borgēn passé à l’anglais, dans le verbe to borrow: emprunter.

- MAIS?? On ne parle plus ici de prêt, mais d’emprunt!
- Bonjour! Heureux de vous revoir! Oui, très bonne remarque!
On peut supposer que le verbe a fini par désigner la transaction prêt/emprunt comme un tout, puisque l’un ne peut aller sans l’autre?

Quoi qu’il en soit, en anglais moderne, to lay to borrow, c’est mettre en gage.

Humour de grammairien


Nous retrouvons la racine sous des acceptions proches dans ...

  • le néerlandais borgen (“emprunter”, ”faire confiance”), 
  • l’allemand borgen (“prêter, emprunter”), ou 
  • le danois borge (“se porter garant”).


Bargain!
To bargain, en anglais, c’est marchandernégocier
Le verbe nous arrive encore une fois d’un dérivé germanique: *borganjan: marchander.

- Oh, ça suffit oui? Rien que de l’anglais, ou du russe, ou de l’ossète! Et en français?? T’appelles ça de l’indo-européen, et RIEN en français??
- Ouui. Voyons, comment dire…

Vous auriez attendu deux ou trois lignes de plus, et vous auriez découvert que l’anglais to bargain provient bien du germanique, mais … par le français barguigner (bargaignier, barguaignier, barguignier), attesté au XIIème siècle.

Le mot proviendrait du latin médiéval barcaniarefaire du commerce”, emprunté lui-même au verbe francique *borganjan

Barguigner, et ses dérivés barguigneur, barguignage, barguignade sont à présent archaïques, ou ont carrément disparu.

MAIS barguiner se retrouve, en français du canada, pour “marchander”…
- et j'en profite pour faire un petit coucou à mon ex-collègue Philippe qui est à présent là-bas... -

Tim Wonnacott, le présentateur de l'émission-jeu de la BBC
Bargain Hunt


- Ouais bon, et t’as rien de mieux que du français du XIIème??
- Eh bien oui, j’ai! Merci de m’aider à faire la transition!

Car en francique existait un verbe composé de *heri, *hari “armée” ….
- Petit aparté! *heri, *hari «armée», nous le retrouvons certes dans l’allemand Heer "armée", mais aussi dans notre héraut, attesté chez Chrétien de Troyes (1176-1181) sous la forme hyraut
Le mot provient du francique *heriwald: chef d’armée, composé de *hari et de *wald: “qui règne”
De héraut, héraut d’armes, nous avons tiré héraldique, ou le très récent héraldiste. -

… et de *bergôn, basé sur le germanique *bergan: “protéger”: heribergôn.

Ce verbe se traduirait par loger, camper, en parlant d’une armée

Ce mot, ce mot!!!
On le rencontre en 811 dans le latin médiéval heribergare « procurer le gîte aux guerriers ».

Il deviendra plus tard, au XIème siècle, herberger.

Oui!! Il s’agit, sous sa forme moderne, d’héberger.

Qui, étymologiquement donc, signifie bien offrir le gîte, mais ... à une armée


Quant à notre français auberge, ben c’est pareil!

Il y avait, en ancien français, le verbe arberger, habergier, emprunt au germanique de l'Ouest *haribergôn, qui n’est qu’une variante méridionale de ce même heribergôn, importé en Gaule par les mercenaires germaniques au sens de « loger une armée ».

C’est de ce verbe pour le sens, et du provençal moderne aubergo pour la forme, que nous arrive le vieux français aulberge, qui donnera notre moderne auberge.

Auberge du Trésor, Québec
Phiphi, tu connais?


Oh, vous retrouverez ce germanique heribergôn dans bien d'autres langues romanes, comme dans l’espagnol albergar


Et vous le retrouvez encore en anglais - eh oui - où harbour est un lieu où ce sont les bateaux qui sont à l’abri: le port.

Oui bon, dans ce cas-là, les bateaux n'étaient pas vraiment à
l'abri: le tristement célèbre Pearl Harbor, 1941



Bon dimanche à toutes et tous, passez une très bonne semaine!

A dimanche prochain?




Frédéric


dimanche 7 décembre 2014

Le fort de Briançon serait-il un plénoasme?





J'ai déjà dit, en racontant ma rencontre avec lui,
que le crâne de Freud ressemblait à un escargot de Bourgogne. 
La conséquence est évidente:
si on veut manger sa pensée il faut la sortir avec une aiguille. 
Alors elle sort tout entière.

Les moustaches radar (1955-1960)
Salvador Dali




Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous avions découvert cette très jolie racine *bhergh-2, à qui nous devons bourg, beffroi, iceberg, ou les anglais burglar ou barrow…

Vous vous souvenez? Elle désignait un lieu élevé.

Nous n’en avions pas fini avec elle, oh que non!

Car je ne vous ai pas encore parlé de cette forme particulière de *bhergh-2 au timbre zéro et suffixée: *bhr̥gh-n̥t-, qui devait également signifier haut, élevé, mais aussi dans un sens figuré, marquant la déférence: "le très haut", "le très élevé".

Nous pourrions ainsi, dans cette acception, la traduire par éminent


Eh bien, *bhr̥gh-n̥t-, est passée au germanique *burgund-.

Ca commence à faire tilt?

OUI, il s’agissait du nom d’une tribu - germanique, évidemment -, ceux des hautes terres.
Les Highlanders de l’époque, les … Burgondes.

Repris en latin classique, *burgund- devint Burgundiōnēs.
En latin médiéval, le mot se dérivera en Burgundī.

Et la terre des Burgundī, on l’appelait comment??

Mmmh?

Ben oui: Burgundia.


Oui, alors, un petit mot sur l’histoire de cette glorieuse tribu:

Ces Burgondes étaient vraisemblablement originaires de Scandinavie continentale.
Disons que là, on ne peut pas leur en vouloir.

De là ils émigrèrent sur l’île de Bornholm, au beau milieu de la Baltique.


La borgmester actuelle de l'île, c'est elle, Mme Winni Grosbøll.
Je n'invente rien.


Après avoir réalisé leur erreur (rendez-vous compte, quitter la Scandinavie continentale, OK, mais pour émigrer sur l’île de Bornholm!?)...


(en fait, c'est très beau, Bornholm, 'faut juste aimer les églises rondes et blanches, et les rangées de maisons en couleurs pétantes.)


















... ils décidèrent de descendre cette fois du côté du bassin de la Vistule, en plein milieu - ou presque - de ce qui deviendra la Pologne actuelle.

C'est par là, la Vistule (source)

C’était déjà un peu mieux.

Mais pas plus marrant que ça.
La Vistule c’est bien un jour,
c’est bien pour une pause-pipi en descendant vers le sud,
mais bon, se réveiller tous les matins en voyant la Vistule…

Vous voyez ce que je veux dire


Alors, pour tuer le temps, certains d’entre eux décidèrent de participer aux invasions de la fin de l'Antiquité et du début du Moyen Âge.

Bah, pourquoi pas? C’est toujours mieux que de contempler le bassin de la Vistule à longueur d’années.

A l’issue de ces invasions, ils s'établiront dans le sud-est de la Gaule, comme peuple fédéré de l'Empire romain.

Là z’est pon, on z’v’ra blus ch*er” se disaient ces rudes Germains, pas méchants mais… Bon.

Sauf qu’à la fin du Vème siècle, bardaf, l’Empire romain d'Occident s’effondre.

Jamais à court d’idées, ces truculents Germains se mettent alors en tête de fonder un royaume, qu'ils étendent - tant qu’à faire - vers la Suisse romande actuelle et le quart sud-est de la Gaule.

Evidemment, ces gros malins se font intégrer dès 534 au royaume des Francs mérovingiens, au sein duquel, à la fin du VIème siècle, leur royaume prendra le subtil nom de regnum Burgundiæroyaume de Burgondie » ou « royaume de Bourgogne »).





2 Francs mérovingiens





500 francs CFA (source)










C’est de ce regnum Burgundiæ qu’est issu le nom actuel de la Bourgogne, fallait-il vous le dire?

Et donc, oui, Bourgogne nous vient de *bhergh-2 par l’entremise de sa forme *bhr̥gh-n̥t-.



La très haute”, “La plus élevée”, “la plus grande”, c’était ainsi qu’en proto-celtique on l’appelait, cette déesse éminemment importante dans le panthéon celtique, incarnation du principe féminin: *Briganti.

*Briganti


Oui, *Briganti, toujours basé sur la forme *bhr̥gh-n̥t- de notre racine proto-indo-européenne *bhergh-2.

Oh, cette grande déesse est connue sous plein de noms, tous variantes de *Briganti: en Bretagne armoricaine elle sera Brigantis, en Ecosse Brid ou Bride, en Gaule Berecyntia, Brig, Brigandu ou encore Brigantia, en Irlande Brig, Brigid, Brigh ou bien Brighit, au Pays de Galles Brigid ou encore, en Suisse Brigindo.

L’anglais Bridget, ou le français Brigitte, oui, ne sont que des lointains dérivés de l’éminente *Briganti.

Notez qu’on retrouve toujours *Briganti dans le nom Brigantes, désignant une tribu celte installée dans le nord de ce que nous appelons à présent l’Angleterre, avant la période romaine.

On trouvait également un peuple de Brigantii près du lac de Constance, dont la capitale était Brigantion (Bregenz).

Il en va de même pour Briançon.


Bridget Jones (Bridget Jones's Diary), Renée Zellweger



Mais c’est pas fini!

Car on soupçonne une AUTRE forme au timbre zéro de notre racine, *bhr̥gh-to-, de s’être dérivée dans le latin fortis: fort, robuste, solide…!
(Oui, on le soupçonne, on n’en est pas sûr sûr, car il se pourrait fort bien que fortis provienne d’une autre racine: *dher-2tenir fermement, supporter”… Tiens, ça fera peut-être l’objet d’un dimanche, ça…)

Mais bon! Partons du principe que le fortis latin vient bien de *bhr̥gh-to-, sinon je ne sais plus quoi trop vous dire.

Si c’est bien le cas, alors nous devons encore à *bhergh-2 les français fort, force, effort, fortifier, fortification, forteresse...

Réconforter, au XVIIème, signifiait littéralement redonner des forces, tant sur un plan moral que strictement physique.
Le verbe a fini par pratiquement évincer son collègue conforter, emprunté vers la fin du Xème siècle au latin chrétien confortare: renforcer et consoler.

Son déverbal, à conforter, c’était l’ancien français confort.

Mais ne confondons surtout pas!
Notre moderne confort, lui, n’est plus le même mot!

Oui, c’est dingue!

Car notre confort moderne n’est qu’un emprunt bien récent (1815) à l’anglais ... comfort.
Lui-même précédemment emprunté à l’ancien français confort.

confort moderne


Le mot anglais, tout en conservant le sens moral, désignait aussi un état de bien-être physique et matériel.
Et par métonymie, les conditions objectives nécessaires à cet état…





Et moi qui vous écris, très confortablement installé dans mon antre sous les toits - je me suis même servi un verre de Single Malt, c’est tout vous dire (oh, un Dalwhinnie de 15 ans, très rond, très doux) -, je vous souhaite, à toutes et tous, un trrrrèèèès bon dimanche, et une fantastique semaine!



On se retrouve, voyons… dimanche prochain?

Je vous proposerai alors de nous intéresser à la racine *bhergh-1. Oui, 1.
Qui signifiait…. Oh, vous le verrez bien!





Frédéric


dimanche 30 novembre 2014

elle attendait, debout sur la berge






Расцветали яблони и груши,
Поплыли туманы над рекой.
Выходила на берег Катюша,
На высокий берег на крутой.
(...)

(approximativement
"Rastsvietali iablani i grouchi,
Papleuli toumaneuie nad rikoï,
Vouekhadila na birik Katioucha,
Na vouesokiï birik na kroutoï.")

"Pommiers et poiriers étaient en fleur,
Les brumes nageaient sur la rivière,
Katioucha sortait sur la rive,
Sur la haute rive escarpée."

Катюша (Katioucha),
chanson soviétique, 
dont les paroles furent écrites en 1938 par Mikhaïl Issakovski,
et la musique par Matveï Blanter.




Bonjour à toutes et tous!


La semaine dernière, nous avions parlé de la racine *gʷerə-2, qui nous avait - notamment - légué graviter, baryton, grief, brute, brio, brigand

Mais voici que Maite,
une de mes lectrices de la première heure(!), et qui elle-même publie un très beau blog en espagnol: Grand Tour - Un viaje a la Antigüedad
Maite, donc, dans un de ses commentaires sur la publication de dimanche dernier, se demandait si la terminaison -bre de pas mal de toponymes espagnols ne provenait pas non plus de cette racine…

En fait, non.

MAIS! C'était peut-être un signe...
Il était peut-être temps pour moi de l’aborder, cette fameuse autre racine, celle qui se cache derrière ce -bre toponymique espagnol.

On l’emploie tellement souvent ; elle est présente dans tant de mots…
Dans plein de langues indo-européennes!

Et pourtant, et pourtant… Nous la connaissons si mal.

Faisons donc un petit tour de cette racine, qui j’en suis sûr va vous permettre de relier entre eux des mots à première vue totalement hétéroclites.

Cette racine, la voici donc:

*bhergh-2


Ce qu’elle signifiait?
Disons qu’elle véhiculait la notion de “hauteur”, qu’elle devait désigner quelque chose de haut, d’élevé ou en altitude. Haut, quoi!

Dans ses dérivés, on retrouve des références à des collines, où à des endroits fortifiés, précisément au sommet d’une ? d’une ?… colline.  - Pas mal, vous voyez, quand vous voulez!

Oh, n’allons pas très loin, pensez déjà à l’anglais barrow.
Non, pas la charrette à bras - oui je sais, c’est aussi une acception du mot -, mais la colline, tout simplement.

De superbes collines! (source)


L’anglais barrow, beorg en vieil anglais, provient de notre proto-indo-européenne *bhergh-2 par le germanique *bergaz: la colline, la montagne.

Toujours via ce *bergaz germanique, *bhergh-2 nous a donné … iceberg! La montagne de glace.
Basé sur le moyen néerlandais berghla montagne.





Et puis, nous lui devons un mot bien connu dans le nord de la France ou en Belgique…

Que je vais vous laisser chercher…

Ce mot signifie littéralement “lieu élevé et sûr

Une idée?

Non, ce n'est pas terril.

La racine proto-indo-européenne *prī- correspondait à la notion de paix, de sécurité.
Elle se retrouve dans le germanique *frithu-.

Et le composé germanique à la base de ce mot que je propose de trouver, c’est *berg-frithu-.

Alors, vous trouvez?

En francique, ce mot devint *bergfripu.
Oui, d'accord, ça ne va pas trop vous aider...

Allez!!

Un lieu élevé et sûr, garant de la sécurité d’une ville… … …


OUI! Le ... beffroi!

Il semble qu’à l’origine, le mot désignait plutôt la tour mobile en bois que les assaillants utilisaient pour s'approcher des remparts sans (trop de) risque lors du siège d'une ville.

Par la suite (du côté du XIIIème siècle), il s’utilisera pour nommer une tour de ville servant à faire le guet et à sonner l'alarme à l'aide d'une cloche.


Le beffroi de Mons (source)


Restons en ville…

Une forme au degré zéro de la racine *bhergh-2: *bhr̥gh-, s’est, elle,  dérivée dans le germanique *burgs-, qui désignait une colline fortifiée.

Le bas latin burgus, place fortifiée, s’en est évidemment inspiré.

Et c’est à partir de ce latin tardif burgus que nous nous avons créé le français bourg.

Enfin, ça c’est un raccourci peut-être un peu violent…

D’après le formidable dictionnaire étymologique de la langue française
- je l’aime ce bouquin (enfin ces bouquins, il y en a trois volumes, plus une version électronique): il n’hésite pas à remonter au germanique, ou même parfois au proto-indo-européen… -, 
le mot bourg est issu du croisement de DEUX mots latins homonymes, et apparentés

Le premier?
Burgus « fortification, tour fortifiée, redoute », emprunt au grec purgos, « tour, enceinte garnie de tours ».
Le mot latin, par extension, deviendra synonyme de castellum parvulum « petit château » puis « petit hameau ».

Le second?
Mais, notre bas latin burgus « ensemble d'habitations fortifiées » issu du germanique *burgs- « localité, ville fortifiée »!

La confusion entre ces deux burgus (le latin et celui issu du bas latin d'origine germanique ; on s’accroche) est à comprendre en contexte:
au haut moyen âge, les fortifications évoluaient, et une tendance se dessinait, à remplacer les tours de garde romaines par des habitations fortifiées.

De là serait issu le latin médiéval burgus, attesté au IXème siècle, pour désigner une petite ville, souvent centre de marché, parfois fortifiée ou entourée de murailles.

Bourg a ensuite progressivement perdu la valeur de « petite ville fortifiée » pour désigner un gros village où se tiennent ordinairement les marchés.

le bourg de Dadonville (source)


En vieil anglais, notre germanique *burgs- est devenu burg, burgh, byrig, ville fortifiée.
Nous le retrouvons dans l’anglais moderne borough, utilisé encore aujourd’hui pour désigner une ville bénéficiant de droits traditionnels, ou encore dans le borough, district administratif (comme à Londres).

Les boroughs de Londres



Dans les Lowlands écossais, brae désigne encore le versant d’une ... d'une ?? Colline.


C’est bien entendu toujours *burgs- qui se cache dans les terminaisons toponymiques en -bourg (Hambourg, Mariembourg…), -burg, -burgh, ou même -bury (comme dans Canterbury).

Canterbury (source)


Et - Je peux enfin te répondre, Maite! - c’est toujours ce *burgs- germanique qui apparaît sous la forme *bri(g)- > -bre dans ces nombreux toponymes espagnols tels que Bañobre, Callobre, Tiobre

Il se pourrait d’ailleurs que la ville de Burgos, en Castille, doive son nom à ce lointain *burgs-

Burgos (source)


Sur bourg, nous avons construit bourgeois, l’habitant du bourg.

Ou le français de Suisse ou de Belgique… bourgmestre.

On rencontre ce mot, synonyme de maire (car littéralement maître du bourg), dans les aires linguistiques francophones proches de territoires de langue germanique.
Nous l’avons emprunté au moyen néerlandais borgermeester et au moyen haut allemand burgermeister ou burgemeister.


Il y a les vrais bourgs, et les … faubourgs!

Faubourg? Nous l’avions très brièvement abordé dans étrange étranger.

Nous y apprenions que sa première partie fau- correspond au foris latin (dehors), au fuera espagnol: le faubourg était “ce qui est en dehors du bourg”.
Superbe article, d’ailleurs!
Où nous découvrions que forain n’avait RIEN à voir avec foire, mais se rapprochait étroitement de l’anglais … foreign

Toujours de *bhergh-2 au timbre zéro: l’anglais … burglar, le cambrioleur.
Celui qui s’introduit dans les bourgs et y dérobe les biens des bourgeois.

On suppose que la fin du mot (-lar) serait le résultat d’un amalgame avec le latin latro - le voleur, celui-là même qui a donné le ladrón espagnol.

Il y a bien des chiens policiers, pourquoi pas des
chiens cambrioleurs?


Il y a en fait encore pas mal de choses à dire de cette jolie petite racine *bhergh-2

Allez, encore un dérivé!

Le français… berge! (avec un b)

Bon, honnêtement, il y a plusieurs thèses quant à son origine.
Je vous présente celle qui à mes yeux est la plus convaincante: le mot vient bien de *bhergh-2.

La berge,bord d'un cours d'eau (ruisseau, rivière, fleuve, canal) ou d'un lac, en pente, souvent escarpé, formé naturellement ou dû à la main de l'homme”, pourrait se rapprocher, par certaines de ses acceptions, du brae écossais.

En gallois, bargodi, c’est « surplomber », et bargod, c’est le « bord ».
Berge, rive, se dira encore břeh en tchèque, brzeg en polonais, ou берег (“birik”) en russe.
берег (“birik”) comme dans la chanson Katioucha (le diminutif affectueux de Ekaterina / Екатерина, Catherine) ; la chanson évoque l'amour entre une jeune fille et un soldat parti au front (comme toutes les chansons soviétiques), qui lui écrit, et dont elle conserve précieusement les lettres... 
et sur iPad: https://www.youtube.com/watch?v=ngK_Cj5bH9I



Mais moi, je vais en rester là…
Oui oui.
J’en laisse pour dimanche prochain!

Car nous n’avons pas fini de parler de *bhergh-2, et ses autres dérivés partent dans des directions tellement surprenantes…


Pour vous faire patienter, et pour calmer les mauvaises langues qui s'imagineraient que la racine n'a jamais donné que des dérivés germaniques ou romans, sachez quand même …

  • qu’en hittite, notre racine *bhergh-2 a donné parkatar la hauteur, ou párkuš: haut, 
  • qu'en vieil arménien, բարձր, barjr signifiait haut,
  • qu’en avestique, barəzah- désigne la hauteur
  • qu’en sanskrit l’adjectif बृहत्, bṛhát- signifiait (notamment) haut, grand, fort, ou
  • qu’en tocharien (A et B, pour une fois), le verbe “se lever” en parlant du soleil se disait pärk-.




Je vous souhaite à toutes et tous, un excellent dimanche, une délicieuse semaine, et vous donne rendez-vous…

Dimanche prochain!




Frédéric


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