dimanche 13 avril 2014

en chocolat, de Colomb, de Fabergé, ou de béluga...




"A hen is only an egg's way of making another egg."

("Une poule est seulement la façon d'un oeuf de faire un autre oeuf.")



Bonjour à toutes et tous!


Dimanche dernier, nous avions traité de la racine *awi-, “oiseau”.

Et je vous avais surtout promis pour ce dimanche un sujet de circonstance, basé sur cette formidable racine *awi-

Alors, allons-y!

Sur la racine proto-indo-européenne *awi- se serait créée une autre racine proto-indo-européenne…

Se serait créée”, car on le suppose, et tout porterait à le croire, mais on n’a pas de preuve absolue de cette parenté…

Cette racine dont je veux vous parler, qui est donc, pour être prudent, probablement dérivée de *awi-, la voici:

*ōwyo-, ou *ōyyo-


Et le sens qui y est associé??

Vous l’avez trouvé, j’en suis sûr, si vous pensez à cette période de Pâques d’une part, et aux oiseaux de l’autre…

œuf!





Alors bien sûr, nous lui devons le mot français œuf.
Et ce via le latin ŏvum, de même sens.

Par ce même ŏvum latin nous arrivent…

  • l’espagnol huevo, hueva
  • le catalan ou
  • l’italien uovo, uova
  • le roumain ou
  • le portugais ovo


Mais *ōwyo- / *ōyyo- n’a pas essaimé que dans les langues latines.

Car c’est toujours elle, à l’origine de l’anglais egg (œuf).

oeufs anglais

Mais par la voie germanique cette fois, car c’est le germanique *ajja(m), dérivé de *ōwyo- / *ōyyo-, qui a … pondu … le vieux norois egg,
dont découlera le vieil anglais ǣġ,
devenu, en moyen anglais, egge,
d’où provient finalement l’anglais egg.

En vous disant toutefois qu’à côté du mot egg coexista longtemps le mot ey (au pluriel eyren), proche du néerlandais ei (au pluriel eieren) ou de l’allemand Ei (au pluriel Eier).

L’anglais ey survécut quand même jusqu’au XVIème siècle, pour être alors totalement évincé et remplacé par egg.


Dans les langues germaniques, c'est le proto-germanique qui bien souvent fait “office de latin”, pour servir de base à la création des mots actuels.

C’est ainsi que nous retrouvons, basés sur le proto-germanique *ajja(m) …

  • l’islandais egg
  • le norvégien egg
  • le suédois ägg, ou encore 
  • le danois æg


Oh, même mécanisme pour les langues celtiques!
Le proto-indo-européen *ōwyo- / *ōyyo-  donna le proto-celtique *āwjon-, duquel dériva par exemple le vieil irlandais og, d’où nous arrive le gaélique écossais ugh.

ugh


En grec ancien, *ōwyo- / *ōyyo- est devenue ᾠόν, ôión, l’œuf.
Pour devenir αβγό, avgό en grec moderne.


Mais ce n’est pas tout!
Notre racine proto-indo-européenne a percolé dans pratiquement toutes les familles de lanques indo-européennes, et se retrouve, par exemple, également dans le russe яйцо (“yitso”), descendant de *ōwyo- / *ōyyo- par l’intermédiaire du proto-slave *ajьce, diminutif de *(j)aje, *ȃje, l’œuf

oeufs russes


Allez, soyons fou:
En persan, “œuf” c’est خاویار (xâvyâr), construit sur le moyen persan khāyak, lui-même dérivé du vieil iranien *āvyaka-, diminutif de *āvya-, l’œuf.

kayak perse

Je m’en bats les rouflaquettes” me direz-vous avec un certain bon sens.

Oui, si ce n’est qu’une source proche (non clairement identifiée) du moyen persan khāyak nous a donné… ... ... ... ... caviar! Les œufs de poisson.


caviar



Pour en revenir à notre latin ŏvum, il nous a également apporté, vous le savez, ovaire, ou ovule.

Mais il y en a plein, des dérivés du latin ŏvum!

Comme ovale.
D’une forme qui s’apparente à celle d’un œuf.
Le mot provient en réalité du neo-latin ovalis.

Oboval?
En botanique, se dit d’une plante de forme ovale, mais dont la partie supérieure est plus large que la partie inférieure.

abricotier du Japon, aux feuilles obovales


Connaissez-vous l’ove?
Il s’agit d’un ornement d’architecture, ou même d’orfèvrerie,  en forme … d’œuf.

oves

œuvé? 
Se dit des poissons femelles qui ont des œufs.


Curieux:
L’ovarisme était une hypothèse physiologique selon laquelle tous les animaux, et carrément tous les corps constitués, provenaient d’un œuf!


On nomme encore oolithe (du grec ôon: œuf et lithos: pierre) de petites sphères minérales à structure concentrique, d'une taille comprise entre 0,5 et 2 mm, qui ressemblent à ... des œufs de poisson..

oolithes


Oomantie! La divination par le moyen des œufs! Si si, ça existe!


Allez, une dernière!
Qu’ont en commun, à votre avis, Marc Bolan, Michael Caine, Samantha Fox et Marina Sirtis?



Samantha Fox
Marina Sirtis


Je vous laisse chercher?


Alors,
Non, ils n'ont pas tous fait partie du groupe mythique T-Rex, non, ils n'ont pas tous joué dans Alfie et The Man Who Would Be King au côté de Sean Connery, non, ils ne sont pas tous des blondes à forte poitrine, non ils n'ont pas tous joué dans Star Trek: The Next Generation...


Un indice?
Il s’agit de leur lieu de naissance


Ils sont tous nés à Londres.
Et précisément, dans le East End.


Le East End, c’est cette partie de Londres qui s’étend, au nord de la Tamise, à l’est (évidemment) des fortifications qui entouraient le Londres médiéval, la City.

Le rapport avec notre œuf? Mais le terme ...


(je vous laisse chercher?)


...


...


...

cockney!

Qui sert encore et toujours à désigner les habitants de ces quartiers de Londres. (ou leur façon de parler)

Et l’une des étymologies les plus plausibles du mot serait qu’il provient du moyen anglais coken eye, en anglais moderne “cock’s egg”: oeuf de coq!

Un oeuf de coq!
Mais c’était une façon de parler d’un oeuf raté, trop petit, malformé
Le terme aurait été utilisé par les campagnards pour désigner, d’une façon générale, ces gringalets d'habitants de la capitale.

Par la suite, il en serait venu à qualifier les habitants des quartiers populaires du East End

EastEnders est un soap de la BBC qui raconte depuis 1985(!!!) les déboires domestiques, sociaux et professionnels des habitants d’un quartier fictif du East End, Walford.

EastEnders:
Bianca "Boom Boom" Jackson réfute ici la position de
Ronnie "The Enforcer" Mitchell selon laquelle Wilhelm
Friedemann n'aurait pas vraiment été le fils préféré de
J. S. Bach

Si vous croyez comprendre l’anglais, branchez-vous sur EastEnders, ça va vous permettre de voir les choses en perspective…

Idem si vous prenez tous les Anglais pour des gens fins, pleins d’humour et épouvantablement polis



On raconte même que Her Majesty The Queen elle-même regarde de temps en temps la série - qui, il faut malheureusement le reconnaître, est très réaliste - pour se plonger dans ce que les politiciens et journalistes français appelleraient “le Royaume-Uni d’en bas” et mieux comprendre les soucis quotidiens de ses sujets...

(En réalité, il semblerait qu'elle regarderait plutôt Coronation Street, un soap de la chaîne commerciale ITV, lancé lui en ... décembre 1960!!)




Je vous souhaite à toutes et tous un excellent dimanche, sans trop d’œufs en chocolat...
(Quoi, vous n'allez pas me dire que vous attendez Pâques pour en acheter, en offrir et en manger, quand même???)
Et puis, une très très bonne semaine!


Moi qui vous écris je reviens d’une semaine à Londres…
Ah, mais quelle belle ville!




A dimanche prochain?



Frédéric

dimanche 6 avril 2014

De Hitchcock, je confonds toujours "Les Oiseaux" et "La mort autruche"






Tippi Hedren et un figurant
The Birds, Alfred Hitchcock, 1963



Bonjour à toutes et tous!



Bon, dimanche dernier, je vous avais présenté la racine proto-indo-européenne *spek-, en vous précisant qu’elle allait vous être utile pour l’article suivant…


Eh bien, nous y voilà, au début de cet article suivant!

Qui va, lui, tourner autour de la racine…


*awi-


- Ah oui??
- Ca c’est malin…


*awi-, mais c’était tout simplement … oiseau!


Bec-en-sabot.
Je n'ai jamais compris d'où il tenait ce
curieux sobriquet? 



- Mais? T’avais parlé d’une racine de circonstance???
- Ah bon, j’avais dit ça??

Mais oui, bien sûr, mais un peu de patience, on y arrive…



Alors!
Sous sa forme de base, *awi- nous a légué le latin avis, l’oiseau.

Non, pas cet Avis-là


Et le latin avis, l’oiseau, nous a donné le français … oiseau.

Pour comprendre cette filiation, il faut savoir que “oiseau” provient du vieux français oisel.
On retrouve le terme dans la chanson de Roland, en 1080!

Chanson de Roland


Et oisel se calque sur le bas latin *aucellus, forme syncopée (“réduite”, dans laquelle certains des phonèmes originaux ont disparu) de *avicellus, le petit oiseau, qui, vous l’aurez deviné, est le diminutif de notre latin avis.


Tiens, il existe un autre mot français désignant un oiseau, dérivé indirect de avis
Mais le terme désigne plutôt un groupe d’oiseaux, appartenant, pour tout vous dire,  à la famille des anatidés.

Quoi, vous ne savez pas ce qu’est la famille des anatidés?? 
Mais enfin, les anatidés constituent la plus importante famille de l'ordre des Ansériformes!

C’est plus clair maintenant?

Bon, j’arrête de jouer avec vos pieds, pour vous dire que parmi les ansériformes, on trouve les canards, les cygnes, et… - voici le mot qui nous intéresse - les … oies!

Oie

Oie proviendrait du bas latin *auca (oie), lui-même contraction de *avica, dérivé de avis.


Outarde!
Ce petit échassier terrestre et trapu tirerait son nom du latin avis tardaoiseau lent »), contracté en *austarda.

Outarde

C’est curieux, car l’outarde est vraiment tout sauf lente
Ou alors, les Romains se basaient sur disons, ses capacités de réflexion.
Et là, ils avaient tapé dans le mile, il faut bien le reconnaître, l’outarde n’étant pas reconnue pour avoir inventé l’eau chaude…

L’anglais bustard (outarde) proviendrait de la même source, en s'étant calqué sur une variante du vieux français outarde désormais désuète: “bistarde”.


Aigle! 
Le français aigle nous arrive du latin aquila, ou plus précisément “aquila avis”.
Aquila fait en fait référence à aqua: l’eau! (Eau? Relisez que d'eau!)

Aquila avis devait signifier oiseau d’eau, ou peut-être encore “l’oiseau dont le plumage était sombre comme l’eau”…

Aigle

Et bien entendu, l'Aigle noir... Ah Barbara...


C’est toujours la racine proto-indo-européenne *awi- que l’on peut retrouver dans le grec ancien ἀετός, aetósaigle »), ou le breton houadcanard »).

Ainsi que dans le sanskrit वि, ví, qui dans une de ses acceptions désigne l’oiseau.

Oiseau” c’est encore հաւ, haw en arménien ancien.

Bon, pour ce qui est des Lituaniens, je ne veux pas médire, mais ils ont fait d’avis non pas l'oiseau, mais le mouton… Ils n'ont peut-être pas tout compris...





Et si je vous parlais à présent du grec ancien στρουθιοκάμηλος, strouthiokámêlos, mmh?
- Une espèce de chameau, un dromadaire, je suppose??
- Eh bien non! Enfin…

Les anciens Grecs, qui abusaient parfois indécemment du retsina réservé aux touristes, ont désigné par moineau-chameau - στρουθός, strouthós (« moineau ») et κάμηλος, kámêloschameau »), …. l’autruche!

C’est vrai que c’est frappant! C’est tout à fait ça, une autruche: un moineau chameau! 
Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt?








στρουθιοκάμηλος, strouthiokámêlos, passé au latin, s’est simplifié pour devenir strūthiō, autruche donc.
Amusant: de moineau, le mot en est donc venu, en passant du grec au latin, à désigner l'autruche...
Avis strūthiō”, c’était donc l’oiseau autruche.
En ancien français, on a repris le terme tel quel, on l’a à nouveau simplifié, et ça a donné ostruce.
D’où notre moderne autruche


Restons dans les mots basés sur les ressemblances: en italien, l’oie c’est oca.
L’ocarina, ce petit instrument à vent, eh bien c’est la petite oie, du fait de sa ressemblance avec l’oie.

Ca aussi c’est frappant, comme ressemblance, non?

Ocarina


Et nous retrouvons toujours le avis latin derrière aviaire, ou aviculture



Bien entendu, d’autres mots français sont encore dérivés du latin avis, dont “avion”.

Supermarine Spitfire, 1944


Alors, un gros pavé dans la marre: “aviation” n’est pas dérivé d’avion!!!

C’est même plutôt (probablement)Lindbergh euh, l’inverse!


Lindbergh

Lindbergh qui était encore plus réac et facho que Saint-Ex était progressiste et humaniste, ce qui n'est pas peu dire...

(Saint-Ex, de là où tu es, surtout ne te penche pas vers la France après ces élections, ça risque de te faire mal)


Saint-Exupéry, ici avec Marcel Peyrouton


Le mot aviation fut inventé plus que probablement par ce bon Guillaume Joseph Gabriel de La Landelle, dans son livre “Aviation, ou Navigation aérienne sans ballon”, publié en 1863.
Le mot est bien basé sur avis, suffixé en -ation

Gabriel de La Landelle



Quant à avion, il est au départ un nom propre! 
C’est Clément Ader qui nomma ainsi, Avion, son invention, aux alentours de 1875.
Il s’est vraisemblablement basé sur “aviation” pour l’imaginer, mais on n’en sait trop rien.
Ce qui est sûr, c’est qu’il a créé, directement ou indirectement, le mot sur le latin avis, oiseau!


Clément Ader


Avion III


Notons encore que jusqu’après la Première guerre mondiale, on ne parlait pas vraiment d’avions, mais d’aéroplanes



Alors!
La semaine dernière, je faisais allusion à “un mot bien connu et partiellement dérivé de la racine de ce dimanche: *awi-”, qui ne pouvait vraiment s’apprécier que “si vous connaissiez la racine à l’origine de l’autre partie de ce mot composé”…

La racine découverte la semaine dernière, c’est *spek-.

Allons-y! Quel pourrait bien être ce mot étymologiquement composé de deux termes, l'un basé sur *awi- et l'autre sur *spek-?


Je vous laisse chercher?












*spek- observer, *awi- oiseau








YESSS!


Auspice!

Originellement, le mot désigne les présages envoyés par les dieux, que l’on peut discerner dans le vol des, des, des???  …oiseaux, bien sûr!

Le mot auspice nous arrive du latin auspiciumdivination »), de auspex, auspicis: le devin.

L’auspex, l’augure, mais c’est le *awi-spek- : l’observateur des oiseaux!!

Augure


Hospices de Beaune.
C'est malin.


Bon, ben voilà.


- Eh oh! Tu nous avais promis une racine de circonstance??? Tu te fous encore du monde, hein!
- Oh ben… En fait il s’agit bien de *awi-… Mais on n’en a pas encore fini avec elle.

Car sur *awi- s’est - on le suppose du moins- dérivé un AUTRE mot proto-indo-européen, qui me paraît bien intéressant! Et qui est particulièrement de circonstance...

Mot que je vous réserve, en exclusivité, pour dimanche prochain!

Ce n'est pas pour rien que nous avons commencé ce dimanche en compagnie de Hitchcock, le maître du suspense..... AHAHAHAHAHAH (rire caverneux de candidat maître du Monde, qu'il émet avant de terminer une toccata sur ses grandes orgues).




A toutes et tous, je vous souhaite un très bon dimanche, une très très bonne semaine, et…
A dimanche prochain!





Frédéric


dimanche 30 mars 2014

on ne peut suspecter cet évêque d'espionnage, quand même?







Bonjour à toutes et tous!

Je voulais vous parler d’un sujet de circonstance…

Mais voilà, en le préparant, je me suis rendu compte que je devais VOUS préparer mentalement à l’accueillir.

Et que surtout, un mot bien connu et partiellement dérivé de la racine dont je voulais vous faire part ne pouvait vraiment s’apprécier que si vous connaissiez la racine à l’origine de l’autre partie de ce mot composé…

‘sais si je suis très clair, mais on va s’en sortir.
Et puis, voilà, vous verrez bien dimanche prochain!



La racine proto-indo-européenne de ce dimanche-ci, ce sera:


*spek-



Et le verbe proto-indo-européen *spek- se serait probablement traduit littéralement par… observer!



Sur la forme de base *spek-, et via le germanique *spehōn, l’observateur, s’est construit le vieil italien spione: espion, duquel provient le français espion, évidemment.


L'un des plus célèbres espions de l'Histoire:
Charles-Geneviève-Louis-Auguste-
André-Timothée d'Éon de Beaumont,
dit le « chevalier d'Éon »
(1728- 1810) 


De ce même germanique *spehōn nous arrive le vieux français espier, devenu épier.


Mais ce n'est bien entendu pas tout!
Notre racine proto-indo-européenne *spek-, par une forme suffixée *spek-yo-, s’est dérivée dans le latin speciō, specere: regarder.
A partir de là, c’est le feu d’artifice!
Car speciō nous a donné ces mots dont le sens a à …voir avec la vision, le regard, la vue

Comme spectacle, spectateur
Ou inspecter, introspection, perspective, aspect

Il y a encore spéculum, du latin pour miroir.

Mais ce ne sont là que quelques mots dérivés de speciō.


Saviez-vous ainsi que spéculer en descend? Le spéculateur, avant tout, observe!
Et est souvent… perspicace! 
Le latin perspicax désignait celui qui regarde à travers, donc, d’une façon imagée, perçoit avec clarté, clairvoyance!

Prospecter, respecter, suspecter: tous cousins!

Respect est un mot curieux: basé sur le latin re-specere, il signifie littéralement regarder derrière soi, tourner la tête, se retourner.
Avoir du respect pour quelqu’un, prendre quelqu’un en considération, c’est, étymologiquement, ne pas le regarder dans les yeux, mais bien en détourner le regard, par déférence…

Suspecter nous vient lui de suspiciō (“se méfier”), composé de sus-, une variante de sub (“sous”) permettant juste de le combiner, et de speciō.
Suspiciō c’était donc regarder de bas en haut, ce qui pouvait s’interpréter comme admirer, ou soupçonner

La notion d’admiration éprouvée a disparu, cependant de ce dérivé de suspiciō qu’est suspicieux: méfiant, soupçonneux.

Et est spécieux ce qui revêt l’apparence de la vérité, ou de la justice…


Dans les dérivés en “-spect”, nous avons encore circonspect, qui rend l’idée de “regarder autour de soi”, par prudence, vigilance…

Ou encore expecter, de l’ancien français especter: attendre, espérer, ou craindre…
Ici, le préfixe ex- nous renvoie à l’idée de regarder de l’extérieur.

Spécimen!
Eh oui, le spécimen, du latin specimen, est ce qui est à regarder, observer, d’où l’échantillon, l’exemple, ou la preuve, l’indice…

Le spectre, c’est étymologiquement l’apparence, l’apparition

Un ZX Spectrum de 1982


Quant à frontispice, le mot désigne en architecture la face avant - le front donc - d’un grand monument, la façade principale, faite pour être regardée

Frontispice du Palais de Justice de Château-Thierry


Mais encore plus surprenante est la parenté, avec speciō du mot… espèce!

Le latin speciēs désignait en fait, à l’origine, la vue, le regard.

Par une dérivation en miroir, il en est venu à désigner l’objet du regard: ce vers quoi votre regard se tourne: ce qui est apparent, donc: l’aspect, l’apparence.
Pour finalement désigner ce qui se différencie par son apparence: le cas particulier, la catégorie.

Plaque de 1er prix du concours de Châlus,
espèce ovine, 1951

Ce qui est particulier, nous dirons que c’est… spécial!
Eh oui! spécial, spécialité, spécialiste: encore des dérivés de *spek-.


L’eussiez-vous cru, épice nous arrive de la même source!
Oui, nous avons emprunté le français épice au latin speciēs! 

Curieux? D’apparence, certainement.

Mais il faut savoir que les épices, c’était tout simplement ce que l’apothicaire considérait comme ses denrées, ou drogues… spéciales, particulières!

Epices
Manger épicé, le propre des vrais hommes.
Les hommes éduqués, eux, attendent un peu après avoir mangé.  


Allez, une forme suffixée de notre racine *spek-: *spek-s-, a donné le latin haruspex:celui qui voit”.
Pour haruspice, c’est ici qu’on clique! (hernie, tétracorde et haruspice)



C’est à une autre forme suffixée *spek-ā- et via le latin dēspicārī: “regarder de haut”, donc: mépriser que l’anglais doit to despise (mépriser), ou despicable: indigne, méprisable



Pour les amateurs - et je sais qu’il y en a parmi vous… - une ... métathèse!
Mais ici, carrément une métathèse proto-indo-européenne!

(Vous le savez, une métathèse linguistique est une permutation malheureuse qui vous fait inverser les lettres d’un mot: l’aréoport ou au contraire l’aréopage en sont deux jolies…)
Maître corbeau, sur un arbre perché...

Une forme métathétique, et suffixée de *spek-: *skep-yo-, a perduré dans le grec skeptesthai: examiner, considérer.
D’où nous avons tiré… sceptique!


Oui, forcément: fosse septique


Nous nous sommes vite débarrassés de ce SKEPT- vraiment imprononçable pour un francophone, en laissant le c se prononcer s...
Mais en anglais, vous retrouvez toujours l'ancienne forme: skeptical, skepticism.


Poursuivons!

Avec une autre métathèse, mais cette fois opérée au niveau du grec

D’une forme allongée de notre racine, mais au timbre o cette fois: *spoko-, nous avons hérité de tous ces mots en -scope, -scopie, en passant par le grec - c’est ici qu’intervient la métathèse - σκοπος, skopos.

Skopos, c’est celui qui regarde, ou même aussi l’objet de l’attention.
Le verbe σκοπεῖν, skopeîn signifiait notamment regarder, surveiller

Les dérivés de σκοπος, skopos, vous les connaissez!
Télescope, endoscope, périscope, kaléidoscope, stéréoscope, CinémaScope, magnétoscope, microscope, trombinoscope, oscilloscope … … …

Mais n’oublions pas non plus horoscope!
Dont nous avons déjà traité, dans A la bonne heure!

Image d'un kaléidoscope


Mais il est encore un dérivé improbable de *spek-, par le grec métathésique skopos: 

A l’origine, ce mot désigne le « surveillant », le modérateur, le superviseur, le tuteur, le responsable d'une organisation ou d'une communauté.

Je vous en donne la version grecque?
ἐπίσκοπος, episkopos.

Oui, bien sûr, vous entendrez “épiscopal”: qui concerne l’évêque.

Le mot dont il est question, c’est lui: évêque!!
Il nous vient du gallo-roman *episcu, qui n’est qu’une forme raccourcie du latin episcopus, calqué sur le grec ἐπίσκοπος, episkopos.

Et l’évêque est toujours le chef d’une église chrétienne qui a la responsabilité d’un diocèse.

Camembert et petit Pont-l'évêque


- Tiens, et l’anglais bishop, l’évêque? Aucun rapport!!
- Eh bien, figurez-vous que si!! Même origine!

Mais ici, le mot se base sur le latin vulgaire *biscopus, lui-même dérivé du latin episcopus!
En vieil anglais il est devenu biscop, et puis, en moyen anglais, bishop


The Bishop - Monty Python



Speculoos!

Il se pourrait que ce délicieux biscuit de froment, agrémenté de cassonade et parfumé d’épices (en particulier de cannelle), et qui était traditionnellement moulé en forme de personnage, d’animal ou d’objet, tire son nom de notre racine.

Speculoos

(Bon, honnêtement, c’est possible, mais rien ne le prouve vraiment.)

Mais bon, il semble que le mot speculoos soit le diminutif néerlandais speculaas du tout autant néerlandais ...  speculatie.

Et oui, on spécule beaucoup sur l’origine de speculatie. (Désolé.)
Mais certaines étymologies semblent le rapprocher du latin episcopus, faisant référence à l’évêque St-Nicolas, le patron des enfants sages (les autres peuvent toujours se brosser), à la fête de qui, le 6 décembre, on avait coutume d’offrir des speculoos à son image.

Speculoos à l'effigie de Saint-Nicolas


Selon d’autres, le mot pourrait tout simplement venir du latin speciēs, référence aux épices entrant dans la confection du biscuit.
Enfin, on parle encore d’une étymologie basée sur le latin speculum, le miroir, le speculoos représentant à l’origine le reflet d’une personne dans un miroir…

Ce qui est formidable, c’est que TOUTES ces étymologies le ramènent à la racine proto-indo-européenne *spek-.
Mais bon, encore une fois, je ne me battrais pas pour ça.
(même si, au demeurant, je me damnerais pour un speculoos - je crois d'ailleurs que c'est déjà fait)



Que du germanique et du latin, comme descendance à *spek-?
Mais non!!!

Citons l’avestique spasyeiti: “il observe”, ou le sanskrit पश्यति (páśyati): “il voit”

Et pour faire bonne figure, en vieux norois, spá c’était prophétiser
En islandais actuel, spá signifie toujours prophétie, prévision, ou diagnostic.



Enfin, vous connaissez toutes et tous le speck, le lard!
Cette délicieuse spécialité charcutière que l’on trouve en Carinthie, dans le Tyrol autrichien et même dans le Trentin-Haut-Adige, en Italie.

Speck


Vous ne pouvez le croire!
Speck vient bien de *spek-.

Car les Tyroliens avaient l’habitude, pour se laver le matin, de s’enduire la peau de speck.
Ca nettoyait, ça sentait bon - tout est bon dans le cochon - et ça protégeait des parasites.

Mais surtout, lors de ces ablutions matutinales, ils se miraient dans de très fines tranches de speck tendues à l'extrême sur un cadre en bois pour les transformer en miroir (le speculum latin).
Faites le test: ça marche, mais il faut vraiment les tendre très fort.

Ah, ce n’est pas parce qu’on se balade avec des culottes en cuir et une plume dans l' euh ... au chapeau toute la journée qu’on ne peut pas succomber à une certaine coquetterie.

De même, les Tyroliens, en toute cohérence, ne mangeaient que des morceaux de speck par PAIRES: en miroir!*

Tyrolien: classe naturelle,
élégance incarnée




Je vous souhaite, à toutes et tous, un TRES bon dimanche, et une TRES bonne semaine!


A dimanche prochain!





Frédéric


*Toute cette étymologie tyrolienne de speck est un poisson d’avril, bien sûr. Speck le lard n'a AUCUN rapport avec *spek- observer...
Le 1er avril, c’est après-demain, mais je ne pouvais résister à ce petit plaisir…
Qu'est-ce que j'en peux, si le 1er avril tombe un mardi??

Du lard et du poisson...




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