dimanche 1 mars 2015

Le mystique myope se mura dans un profond mutisme






"La mystique reste toujours en deçà du Mystère: ce n'est pas l'esprit qui mord sur le Mystère, mais le Mystère qui mord sur l'esprit et l'oblige à rejeter les formes où il pensait le saisir."


(ayant choisi de se faire appeler Swami Paramarubyananda
- probablement par haine des gens qui le présentaient à leurs chers amis dans les soirées mondaines),

in De l'esthétique à la mystique, 1955


-Ah bonsoir-euh cher ami-aah,
je vous présente-euh
Swami-aan Pareuh-..., Pamara-... mmh param... rubia euh,  ... Jules Monchanin!




Bonjour à toutes et tous!


Nous continuons en ce dimanche à creuser notre thème consacré à la langue d’une façon générale:



Un thème consacré à la langue, aux mots, dans un blog d’étymologie…?

Je viens de réaliser (le mot est choisi) que je suis en fait en train de faire mon Truffaut sur ce coup-ci…


Oui, vous avez forcément vu La Nuit Américaine de François Truffaut, un des plus beaux films qui soit, sur le cinéma!





Une fantastique mise en scène, mais surtout une merveilleuse mise en abyme.
Un film sur un film ; un film dans un film, un film qui se fait filmer…


Il n’y avait que Truffaut qui pouvait imaginer faire ce film. Et le réaliser!




Et puis, la musique du film, ou plutôt des films, c’était le Grand Choral, ce morceau magique de Georges Delerue, construit comme un concerto pour trompette baroque, qui entre littéralement en symbiose avec l’image.

Oh, la scène de fin, avec le Grand Choral, cette séquence où la caméra s'envole, embarquée par hélicoptère, et révèle les décors des studios de la Victorine...

Si vous saviez! Il y a si longtemps, j’étais un gamin ; ce film et cette musique m’ont marqué. A vie.


Ah, en parlant de cinéma…

Leonard Nimoy nous a quittés il y a à peine deux jours.

Mais je suis sûr qu’il est toujours là, quelque part, aux confins de la galaxie peut-être.
Il n'est pas mort, il a simplement changé de quadrant.


LLP!


Allez, revenons sur terre et allons-y, the show must go on!

Aujourd’hui, au centre de notre recherche, le mot… mot!

mots...



Lointain descendant d’une racine proto-indo-européenne (oui, je sais, c’est surprenant), en l’occurence…

*meuə-3



Mais ce qui est VRAIMENT surprenant, c’est que *meuə-3 n’évoquait pas la notion de mot, de parole, d’émission de son.

Que nenni, bien au contraire!!

Car *meuə-3 signifiait … être silencieux!


C’est une forme au timbre zéro de notre racine *meuə-3, dérivée d’une forme intermédiaire *muə-: *mū, qui est la base de notre mot.

Mot est issu du bas latin muttum, que l’on traduirait par “son émis”, dérivé de muttīre: souffler mot, grommeler…
Autrement dit, émettre un son, mais inintelligible, pas un … mot à proprement parler, chargé de sens!

Muttīre, littéralement, c’était produire le son mu. Sans plus.

Muuuuu, ou Mmmmm si vous voulez.

On trouve muttīre chez les auteurs archaïques (je sais, ce n'est pas très gentil pour eux, le latin archaïque - prisca latinitas - étant l'état du latin en usage de l'origine jusqu'au tout début du Ier siècle av. J.-C.), puis plus tard dans la Vulgate.
La Vulgate? Mais on en a déjà parlé, dans les sorties du Prince consort

Tout tourne, en réalité, autour de mu - non pas le continent, mais l’onomatopée. Muuu.


le mythique continent de Mu


En ce sens, le latin mūtus est éclairant, car signifiant “son, bruit de voix qui n’a pas de signification”.
On peut supposer, d’ailleurs, que le mot s’appliqua d’abord à des animaux, “ceux qui ne savent que faire muuu”.
Ensuite, il s’est appliqué aux hommes.

Oui, il nous resté, sous la forme ... muet! 

Mais ça ne nous explique toujours pas pourquoi de la notion de ne rien exprimer, on est passé à celle de mot, intelligible, au contraire.

Eh!
En fait, le muttum bas latin s’employait dans des phrases négatives!
Avec un sens littéral de “ne pas émettre un son”.

C’est d’ailleurs ainsi qu’il passe au français, dans des locutions comme “ne sonner mot” (ne rien dire).
Nous employons toujours l’expression “ne dire mot”, lointaine survivance de cette utilisation à la négative.

Ce n’est qu’au XIème siècle que le mot mot commencera à s’employer au sens collectif de discours, parole.
Lointaine héritière de cet usage, l’expression “dire deux mots à quelqu’un”.

Il faudra attendre le XIIème siècle pour que le sens que nous donnons actuellement à mot ...
“Son ou groupe de sons articulés ou figurés graphiquement, constituant une unité porteuse de signification à laquelle est liée, dans une langue donnée, une représentation d'un être, d'un objet, d'un concept, etc”
... apparaisse, pour s’imposer finalement très longtemps après, au XVIIème!

Car jusque là, c’était le mot verbe qui était utilisé en ce sens… (mais oui, relisez Un verbalisateur en verve, quelle ironie!)


Vraiment curieux, non, que le sens du muttum latin se soit à ce point altéré, pour qu’il en vienne, plusieurs siècles plus tard, à signifier rigoureusement l’inverse de son sens d'origine, par l’entremise de son descendant français mot

Oh, il y a plein de choses truculentes en français!
Ca me fait penser à notre particule de négation “pas” (oui, celle de ne ... pas),  si commune.

Originellement, elle n'évoquait d'aucune façon la négation.

Mais non. Elle désignait bêtement le pas, le mouvement que nous faisons pour avancer.




Evidemment, je ne résiste pas au plaisir:



Il se fait que le mot pas, on l’a utilisé dans des expressions comme “il n’avance pas”, ce qui signifiait en réalité “il n’avance même pas d’un pas”, donc aucunement.

Et plus tard, ben, on a dû oublier ce que le mot pas venait faire, à l’origine, dans ce type d'expressions ; de ces expressions on n'a retenu que le sens global, sans plus s'attacher aux mots qui les formaient, et pas en est venu à renforcer la négation ne.

Curieux non?
Car en plus, on n'a pas vraiment besoin de pas ; ne devrait pouvoir se suffire à lui-même, non?


Basé sur le mutus latin, nous avions encore, en ancien français, le verbe amuïr, rendre muet.

Oh, nous avons bien évidemment toujours mutisme, qui désignait anciennement l’état d’une personne… muette.

N’oublions pas non plus le motet, littéralement petit mot, qui désignera, à partir de la deuxième moitié du XIIIème siècle un petit poème destiné à être chanté, souvent à plusieurs voix.

Voici, en guise d’hommage à Leonard Nimoy, l'un des six motets que Bach composa ; il s’agit ici du motet funèbre BWV 118 "O Jesu Christ, mein's Lebens Licht”.




Si vous avez une platine de mixage à la maison, ou simplement une télécommande, vous connaissez le sens de l’anglais mute: “couper le son”.




Mute, c’est aussi assourdir, ou plus largement “masquer, ignorer”, et le substantif mute désigne le muet.

En vieux slavon d’église (aaaaah), *meuə-3 se retrouve dans нѣмъ (němŭ): muet, issu du proto-slave němъ: muet, ou même idiot! (l’idiot étant celui qui ne sait pas parler).

Nous retrouverons нѣмъ en russe moderne, sous la forme… немой (“nimoy”), eh oui!

Mais le russe a un autre mot basé sur la même racine: немец (“niemits”).

Allemand!

Oui oui, немец  signifie Allemand, c’est sa traduction!

Du temps du proto-slave, les quelques étrangers qu’on pouvait croiser en terres slaves, c’étaient des germanophones. Et ces braves gens ne parlaient guère la langue du coin!
Le terme désignait ainsi l’étranger, celui qui ne parle pas notre langue

Oh, ne vous offusquez pas outre mesure!
Les Germains firent de même avec ceux qui ne parlaient pas leur langue, ceux d’ascendance celte ou romane, en les baptisant de “Walha”: les autres, les étrangers, "ceux qui ne parlent pas comme nous".
D’où tous ces mots basés sur le germanique Walha pour désigner les populations non-germaniques: Gaule, Wales, Valachie ou Wallon
Oui, relisez Tour de France et Tour de Babel.

Allez, continuons!

Par le grec μύω, múô (“se fermer”, qui a dû en un premier temps s’appliquer aux lèvres, et par extension à toute espèce d’ouverture: aux yeux, aux coquillages…), la racine proto-indo-européenne *meuə-3 s’est …mu-ée en… μύστης, mústêsinitié »).

Initié??
Initié à quoi? Mais aux cultes à … mystères, ceux de Déméter et d’Eleusus.



Car μυστήριον, mustêrion provient également de là, de μύστης, mústês l’initié.

Et l’initié, il fermait quoi??

Eh bien, sa grande gueule la bouche vraisemblablement.
Il se taisait, il ne répétait rien de ce qu’il avait vécu lors de ces cérémonies.

C’est quand même pas pour rien qu’on parlait de religions, ou de cultes à mystères!


C’est toujours le grec ύστης, mústês, celui qui a été initié, qui a donné μυστικός, mustikós, “secret, mystique”, dont nous avons hérité, via le latin mysticus, sous la forme ... mystique!


Cette notion de “se fermer” attachée àμύω, múô, nous la retrouvons également dans le grec ancien μυωπία, muōpía, “myopie”, composé de μύειν, múein, (“fermer, se fermer” donc) et de ὤψ, ṓps, “oeil”.
Nous en avons déjà parlé!
par l'oculus, l'autopsie du cyclope aveugle


Bon, on pourrait parfaitement supposer que le français muserémettre un bruit sourd la bouche fermée” vient aussi de notre *meuə-3 proto-indo-européenne…

Dans ce cas, cornemuse en serait un joli descendant…




En tout cas, pour l’Oxford English Dictionary, l’anglais mutter (grommeler, marmonner), par l’ancien français mutir, provient bien du latin muttīre.


Certaines sources, encore, rapprochent l’anglais mew - la mouette, de *meuə-3.
Bon pourquoi pas?

Même si, honnêtement, le volatile en question n’est pas particulièrement réputé pour son silence



Mais si d'aventure l’anglais mew, le néerlandais meeuw, l’allemand Möwe provenaient bien de *meuə-3, alors notre français mouette en proviendrait lui aussi!

Car il nous arrive, par l’anglo-normand mave, mauve, du vieil anglais maew, à l’origine de l’anglais moderne mew

Et c’est vrai qu’entre muette et mouette, il y a peut-être plus qu’une coïncidence…


Ah oui! En sanskrit, de notre *meuə-3 on trouve encore मूक, mUka, pour muet, ou silencieux


- Mais? Et motus, le latin motus???
- Ah bonjour, j’allais terminer, je m’étonnais que vous ne m’aviez pas encore posé la question…

Motus n’est pas un vrai mot latin…

C’est une invention, une latinisation plaisante (prout ma chère) du mot mot, qui doit dater de la deuxième moitié du XVIème siècle.

Motus aussi, était à comprendre comme une négation, dans le sens de “pas un mot”…, comme dans “motus et bouche cousue”…



En conclusion, avec *meuə-3, ce n’est même plus à un glissement de sens auquel nous avons assisté, mais bien à une radicale inversion de sens: d’une racine qui à la base signifiait être silencieux, on en est arrivé à précisément ce qui ne l’est pas, le mot!

L'auriez-vous cru, vous, que mot, muet, myope, mystère et mystique sont TOUS basés sur une seule et même racine?

Hein, hein??


Je vous laisse méditer là-dessus, en vous souhaitant un excellent dimanche, une très belle semaine, et en espérant vous retrouver…

... dimanche prochain!


D’ici là, portez-vous bien!



Frédéric



dimanche 22 février 2015

Un avocat qui donne de la voix, c'est épique






Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope
Les dons qu'à ses amants cette Muse a promis,
Je les consacrerais aux mensonges d'Ésope:
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
(...)

Jean de La Fontaine,
Fables, Livre second, Fable 1 "Contre Ceux Qui On Le Goût Difficile"




Bonjour à toutes et tous!

Vous avez dû vous en rendre compte, ça fait maintenant quelques semaines que nous avons commencé un grand thème, centré sur la langue, la parole.
Je l’appelerai Langue / mot / Parole

Nous l’avions commencé le 4 janvier dernier avec Zorro, Dingo et Fredo vous souhaitent une très bonne année!


Nous avons ainsi déjà traité des racines…





Et donc, la racine proto-indo-européenne *werə-3 signifiait “parler”.


Bon, je dois vous l'avouer …  je vous ai menti.

Mais bon, juste par omission

Car même si *werə-3 véhiculait bien la notion de "parler", elle n’était pas la seule à le faire!

Eh non!

Car il y avait aussi…

*wekʷ-


Oui: sémantiquement*wekʷ- correspondait également à parler, même si on pourrait lui trouver aussi le sens plus précis, plus restreint, de prononcer, émettre


Vous la connaissez bien!
Ou en tout cas, vous connaissez fort bien ses dérivés français.


Voyons, si je vous disais que pas mal de ses dérivés proviennent d’une forme au timbre o …
Entendez donc que la voyelle pivot *e devient un *o.

Quels pourraient bien être les mots français qui en seraient issus???

Hein?

La forme au timbre o dont je parle, la voici: *wokʷ-

Alors, dites-moi?


Pour tout vous dire - ou presque -, *wokʷ-, ses premiers dérivés, nous en avons hérité par le latin.

Par un mot latin très court, d’une syllabe…


Trouvé?

Allez! Sa définition: ensemble de sons produits par les cordes vocales.


Mais oui! Vōx!

La voix!



Nipper, servant de modèle pour His Master's Voice



Nous devons à *wokʷ-, par le latin vōx, nos français voix, vocal, ou encore voyelle.

En phonétique, on parle encore de voisement, de son voisé, quand la prononciation implique la vibration des cordes vocales.
Tiens, vous connaissez la différence fondamentale entre une voyelle et une consonne
Une voyelle est un son produit par le libre passage de l’air dans la cavité buccale (et/ou les fosses nasales, surtout si vous habitez près de Liège).
Alors qu’une consonne, elle, correspond à une obstruction au passage de l’air… 
C’est pour cela qu’aux voyelles correspondent de beaux sons “clairs”, alors que les consonnes se manifestent par des euh... bruits: des chuintements, des sifflements, des claquements


Si en latin, *wekʷ- sous sa forme *wokʷ- a donné vōx, en grec, elle a donné… *ὂψ, ops, la voix.


Dans la mythologie grecque, Calliope (en grec ancien Καλλιόπη, Kalliópê, « belle voix ») était la Muse de la Poésie épique, et de l’Eloquence.

Calliope (source)




Et le calliope, c’est aussi un instrument de musique, … à vapeur! 

et sur iPad:



Une forme suffixée de *wokʷ-, *wokʷ-ā-, est à l’origine du latin vocāre: appeler.
Et sur vocāre, mes amis, mais nous avons créé une flopée de mots!…

Vocable, vocation (l’appel!), avocat, convoquer, provoquer, révoquer, univoque, invoquer, vocal, vociférer, avouer, aveu

Avocat est un emprunt au latin advocatus, et a donné par évolution phonétique avoué.

Advocāre, basé sur vocāre, signifiait littéralement appeler auprès de soi, convoquer.

Quand quelqu’un était cité en justice, il appelait auprès de lui un … advocatus, personne qui l’assisterait devant le tribunal, advocatio pouvant se traduire ainsi par “assistance en justice”.


Ah, la classique scène finale des épisodes de Boston Legal, avec les excellents
James Spader et William Shatner, avocats à Boston.
Enfin, non, eux ce sont des acteurs. Mais bon, vous m'avez compris.


Avouer, toujours basé sur advocāre, est un cas plus qu’intéressant…

De la notion de “appeler comme défenseur”, le mot est passé, en droit féodal - et sous la forme avoer - à signifier reconnaître quelqu’un pour seigneur.

De là, s’avouer à quelqu’un: se reconnaître son vassal.
Le mot va encore évoluer, pour signifier approuver, ratifier, considérer comme valable.

Le sens moderne du verbe n’est qu’une spécialisation du sens “reconnaître pour vrai”.


Avouez!


Retenons également, toujours basé sur le latin vocāre, et transmis par le vieux français vocher, voucher (appeler, convoquer), l’anglais vouch: garantir, se porter garant, répondre de.

L’anglais voucher peut toujours désigner la convocation d’une personne devant une Cour pour garantir un titre de propriété, ou la personne même qui atteste de l’exactitude d’un fait, ou de la respectabilité de quelqu’un.

Mais vous connaissez aussi le voucher comme le bon qui vous garantit l’entrée (ou la sortie) lors d’un évènement par exemple, ou qui vous permet une remise sur un achat… ... ...


Spécial St Valentin



Enfin, nous retrouvons encore *wekʷ-, par une forme suffixée *wekʷ-es, dans le grec ἔπω, épô, poétique ancien pour « dire », « parler », qui donnera à son tour ἔπος, epos, « parole », chez Homère, puis « chant poétique »).

Epopée, épique, sont de beaux descendants de ce grec epos, le grec ancien ἐποποιία, epopoiía étant à l’origine un récit en vers


La plus ancienne épopée retrouvée à ce jour:
l'Epopée de Gilgamesh



Bon, d’accord, *wekʷ- n’a pas donné que du vocabulaire grec ou latin, si ça peut vous rassurer.

On la retrouve encore dans le sanskrit वच्, vāc (parler, dire), ou même l’avestique vač.
D’où आवाज़, āvāz en hindi, pour son, bruit, appel


En tocharien A, *wekʷ- a donné wak.
En tocharien B? wek. 
(oui, comme je l'ai déjà expliqué, les Tochariens B devaient toujours se distinguer des Tochariens A, c'était plus fort qu'eux)


Allez, encore un dérivé, et qui s'apparente par le sens au voucher anglais:
En germanique, notre racine est devenue *wahtaz, pour se transformer, en vieux norois, en váttr (“témoin”), pour finalement donner, en patois des îles Féroé (oui, je sais, c'est pointu)... váttur!


- Mais donc, c'est la même racine qui est derrière voix, aveu, avocat, Calliope, épopée, ou l'anglais voucher??
- Eh oui! c'est bien ça! Epatant non, le proto-indo-européen...!




Et moi là-dessus, je vous laisse!

Passez un excellent dimanche, et d’ici dimanche prochain… portez-vous bien!


Frédéric


dimanche 15 février 2015

- J'ai connu une ballerine bélonéphobe. - Et alors? - Ben elle n'osait pas faire de pointes







Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
« Fiers mignons malgré l’art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort ! Ô squelettes musqués, […] »

Charles Baudelaire, Danse macabre
Les Fleurs du Mal, XCVII
















Bonjour à toutes et tous!


Nous découvrions, il y a à peine une semaine, une racine remarquable, à l’origine de notre français parler: *gʷelə-1.


Remarquable à plus d'un titre, la cocotte!

Car n’ayant aucun rapport (AUCUN) avec la notion de parler (oui, rappelez-vous, elle signifiait plutôt lancer, jeter, atteindre, et par extension, percer, transpercer…)

Mais aussi … tellement riche!


Nous avions commencé à dresser la liste de ses dérivés, en l'entamant par ceux dont nous avions hérité par le grec βάλλω, bállō: jeter.
Parler, parole, parabole, balistique, diable, symbole, emblème, embolie, métabolisme, problème …! 

Rien que ceux-là suffiraient déjà largement à attester la valeur de cette humble racine proto-indo-européenne.


Je vous propose aujourd’hui de découvrir d’autres dérivés modernes de *gʷelə-1, porteurs d'un sens encore bien différent…


Comme par exemple…

bal!

Oui, le bal, cette réunion, assemblée, où l’on danse!



Le Bal des vampires ("The Fearless Vampire Killers" en V.O.),
Roman Polanski, 1967


Nous avons emprunté le mot bal à l’italien ballo, danse, bal…
Qui lui-même provenait du latin ballō, qui, sans surprise, signifiait… danser!

Oui.

Et le latin ballō, lui, il venait du...? - C'est une langue très ancienne, et ça commence par un g

Oui, du grec.

Le grec ancien βαλλίζω, ballízô: danser.


Le (très) grand helléniste Pierre Chantraine nous raconte que le verbe βαλλίζω, ballízô devait être simplement, à l’origine, un doublet de … βάλλω, bállō.

Oui, ce même βάλλω, bállō qui signifiait jeter.


Pierre Chantraine, 1899 - 1974 (source)


Euh... Le rapport entre jeter et danser??
- D’autant plus que l’on sait que ballízô pouvait s’employer dans le sens de “lancer des projectiles”... -

Peut-être les Grecs pratiquaient-ils le rock acrobatique?

Mais non.
Désolé de vous décevoir, mais non.

En réalité, ballízô devait faire référence non pas à la danse à proprement parler, mais à une fête bruyante, une sorte de carnaval, où l’on danse, certainement, mais surtout où l’on se lance, au propre comme au figuré, des choses à la tête: des quolibets, ou de menus objets


Lancer de confettis lors d'un carnaval


Décidément, les dérivés de notre *gʷelə-1 sont vraiment imprévisibles



Rock acrobatique

Et sa variante grecque



Du latin ballō, nous avons gardé, outre bal, le terme baladin qui désignait à l’origine un danseur.

Ou ballade, de l’ancien occitan balladadanse »).
- La ballade avec deux l désignant à présent une forme musicale ou poétique, à ne pas confondre, bien entendu, avec la balade avec un seul l: la promenade… -

L’italien ballerina, de ballare « danser », nous a également donné … ballerine.


Etendoir à ballerines



Et puis, sur l’italien pour « petit bal », balletto, nous avons créé … ballet.





L’espagnol, lui utilise toujours le mot bailar pour danser!

flamenco



Peut-être connaissez-vous le terme bayadère?
- Ah oui: "Si tu ne viens pas à Bayadère ..."

Mais NOOON! Ca c'est Lagardère, enfin!


Bayadère:
Femme dont la profession est de danser devant les temples ou pagodes dans l’Inde
Le terme nous vient ici du portugais bailadeiradanseuse »), issu lui-même de bailardanser »), toujours construit, forcément, sur le latin ballō.

Bayadère



- Euh, et pourquoi un mot d’origine portugaise pour désigner une danseuse indienne??
- Bonjour, vous allez bien? OUI, excellente question!

Tout simplement parce que le mot, débarqué en français par l'intermédiaire d'un texte néerlandais, provient de “Primor e Honra da Vida Soldadesca no Estado da India”, le récit d'un séjour aux Indes qu'un auteur portugais anonyme rédigea dans les années 1570, et que le moine augustin portugais Frei António Freire relira (de relire, pas de relier) et imprimera en 1630.

Ne l’oublions pas, bien avant la couronne britannique, le Portugal régnait sur les Indes…
                                                                                           
L'empire oriental portugais connaîtra son apogée sous le gouvernement de João de Castro (1545-1548), grâce aux conquêtes territoriales des années 1535 (Diu, Bassein), aux actions militaires contre les États indiens limitrophes (Bijâpur) et à la maîtrise du commerce des chevaux avec le puissant empire hindou du Sud de l'Inde, le Vijayanagar.

Et ça, c'est Wikipedia qui le dit!


Basílica do Bom Jesus, Goa, Inde



Un dérivé curieux du latin ballō?

Baliverne, "propos frivole, occupation futile".

Il en est le descendant, pour en tout cas sa première partie…

Car baliverne est à l’origine un mot composé (tautologique) créé sur baller « danser, tourner en dansant, chanceler » et verner « tourner sur soi-même, tournailler pour rien ».



Brinquebaler
(Se) balancer d'un côté à l'autre, ballotter, osciller, remuer dans un sens et dans l'autre, avancer en cahotant.

Le mot était originellement brinbaler/brimbaler.

Ici aussi, il s’agit d’une espèce de composé, d’un croisement entre baller, « danser », et les mots de la famille de *brimb-, dont le verbe brimber qui en moyen français signifiait mendier, d’où la notion de « vagabonder, s'agiter ».
Nous connaissons d’ailleurs encore le mot bribeune bribe de pain »), étymologiquement les restes de repas que l’on donnait au mendiant

Sous l'influence de trinqueballer « balancer les cloches », brinbaler/brimbaler s’est transformé en brinquebaler ou bringuebaler.



Il existe encore un dérivé de *gʷelə-1 passé en français par le grec βάλλω, bállō - jeter

Pour tout vous dire, il nous arrive du latin populaire adcatabolareaction de jeter sur »), lui-même issu du grec ancien καταβολή, katabolê ("action de jeter les fondements" mais aussi - et surtout - "attaque ou accès d'une maladie”).

καταβολή, katabolê s'est créé sur le verbe καταβάλλω, katabállojeter de haut en bas », « abattre, renverser »), composé...

  • de κατά, katáde haut en bas, vers le bas ») 
et, évidemment,
  • de βάλλω bállolancer », ou ici, carrément « jeter à terre »).


Une idée de ce que pourrait être ce dérivé, bien français?

Je vous laisse un peu chercher?







Un indice?

Oui, on y retrouve l’idée de faire succomber sous un poids


Un bon rhume peut facilement agir sur vous de cette façon, ou de gros soucis ...







Ca y est? Je vous le donne?

Accabler!

Accablée par un rhube



Enfin, comme vous le savez, à notre racine proto-indo-européenne *gʷelə-1 pouvait également correspondre la notion de percer.


Souffrez-vous de bélonéphobie?

Moi oui, en fait, un peu...

La bélonéphobie, mais c’est la peur des aiguilles

Nous retrouvons dans le mot l’ancien grec βελόνη, belónē, “aiguille” - apparenté, d’ailleurs, à βάλλω, bállō - créé sur une forme suffixée de *gʷelə-1: *gʷel—onā-.


Comme ça, c'est déjà plus supportable




Toujours associés à la notion de percer, nous avons encore, basés sur une forme de *gʷelə-1 au timbre o*gʷol-eyo-, les anglais...

  • quellréprimer, étouffer” (entendez une rébellion), issu du vieil anglais cwellan: tuer, détruire, 
ou même...

  • quail (“avoir peur, trembler”), issu lui du moyen néerlandais quelen: être souffrant, souffrir.


Tant cwellan que quelen proviennent du germanique *kwal-jan.



Et pour terminer, sachez que l’anglais to kill ,“tuer”, proviendrait - oui, on n'en est pas trop sûr - lui aussi de notre racine proto-indo-européenne *gʷelə-1, mais cette fois via une forme suffixée au timbre zéro *gʷl̥eyo-, en passant par le germanique *kuljan, tuer.






Un peu de vieux slavon d'église, peut-être, avant de nous quitter??
Mais si, mais si, j'insiste.

Allez, notre racine serait également à l’origine du proto-slave žalь, douleur, deuil (cette douleur  qui vous transperce…), dont proviendra le vieux slavon d’église žalь, peine, douleur, et à sa suite notamment le russe жалость (“jalostj”) “pitié” ou encore le tchèque žal “peine, chagrin”.

A noter encore que le russe жа́лить / ужа́лить (“jalitj” / “oujalitj”) signifie toujours bien… piquer!



Et voilà!

Ainsi, on a fait le tour de cette incroyable racine *gʷelə-1, à l’origine de mots aussi divers que parler, problème, ballerine, accabler, bélonéphobie ou to kill, l’anglais pour tuer!


Licence to Kill, John Glen, 1989



Je vous souhaite à toutes et tous un très bon dimanche, et une excellente semaine!



Frédéric


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