dimanche 7 février 2016

pour guérir ma nymphomanie, mon psy me recommanda de ne plus habiter une ville de garnison







 Des pierrailles remplissaient les barbacanes des tours.

Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse, 1863

Théophile Gautier,
par Nadar















On vient de sonner.

- Madame, c’est un homme pas beau, qui a deux garenne pendus sous sa blouse. Il dit que ça vaut deux cents francs pièce, mais qu’il en laissera un à cent cinquante.

- Pourquoi ?

- Parce que c’est Madame.

Mais comment cet homme pas beau peut-il savoir que je suis moi, puisque j’ai tant de peine à le savoir moi-même ?

- Madame veut le voir ?

Colette, l'Étoile Vesper, 1946.

Sidonie-Gabrielle Colette













Bonjour à toutes et tous!

Le 24 janvier, nous commencions l’étude de la racine proto-indo-européenne *wer-5, “couvrir”.
Un apéritif pareil, ça réchauffe. Plus besoin de couvertures...

Étude que nous continuions la semaine suivante, le 31 janvier donc, avec
Se garer sous un manguier? Au Sri Lanka?


Nous avons ainsi déjà découvert, parmi la descendance de *wer-5, des mots comme apéritif, couvercle, opercule, ouvrir, garage, garantie, gare, ou les anglais warning, warrant, ou même le kerchief de handkerchief.





Nous avions vu la semaine passée que le degré o de notre *wer-5 (donc *wor-) se retrouvait dans le proto-germanique *war-.

Le germanique *war-, par le francique, est passé au français.
À cela, vraiment, rien d’inhabituel.

En francique, plusieurs dérivés se sont créés sur la forme germanique *war-.

Commençons par le verbe *warnjan. “Prendre garde (à quelque chose)”.

En français, il devint... garnir!

La signification du verbe a évolué: fin Xème, il signifiait “mettre en garde (quelqu’un, contre quelque chose).

Et puis, par extension, et dans le domaine militaire, il en est venu à signifier “se tenir sur ses gardes” (début du XIIème).

De là,  son sens: munir d’éléments destinés à protéger, garder, renforcer.

Le sens plus moderne du mot, “munir de tous les éléments dont la présence est nécessaire ou normale”, arrivera un peu plus tard, début du XIIIème.

Garni signifiera ainsi, d’abord, approvisionné, pourvu de (deuxième moitié du XIIème).
C’est de l’idée de “pourvoir” que vient le sens de meublé, dans chambre garnie.

Alors OUI, de garnir nous arrivent garniture, garnissage, garnisseur, mais aussi…


Remplacement des garnitures de freins sur une Clio.
(c'est sensiblement la même chose sur une voiture)


garnison! 
Corps de troupes qu’on met dans une place, dans une forteresse pour la défendre.

En ancien français, le mot s’est employé dans des acceptions liées à la défense, l’équipement, l’approvisionnement…


Givet, du temps où elle était ville de garnison



Encore plus surprenant…

Essayez donc de trouver le mot qui suit!

Il s’agit d’un mot bien français, dérivé de garnir.

Il désigna tout d’abord l’équipement d’un soldat.

Puis, par métonymie, mais aussi finalement, par plein de personnes, il s’emploiera pour désigner l’homme armé lui-même.


Une idée?


Je continue:

Un homme armé n’est pas forcément quelqu’un qui vous veut du bien.

Ce mot en vint à désigner, au-delà de l’homme armé, le … vaurien, le brigand, la crapule.


Nous l’employons toujours, mais son sens s’est TRÈS considérablement affaibli.

Il ne désigne plus, maintenant, que l’enfant mal élevé.


Vous l'avez trouvé?

OUI! Garnement.




Le mot était passé à l'anglais il y a très très longtemps, du temps où il ne désignait que l'équipement du soldat.  

Voilà pourquoi on le retrouve en anglais sous la forme garment, pour vêtement.





Un autre verbe francique s'est dérivé du germanique *war-: *warjan. "Défendre, protéger".
C’est d'ailleurs aussi du germanique *war- qu'arrive l'ancien haut-allemand werian, que l’on retrouvera plus tard dans l’allemand wehren, protéger
D’où Wehrmacht, littéralement la force de défense.
Mais bon, comme la meilleure défense, c’est l’attaque

La Wehrmacht à Bruxelles, 1940


Le francique *warjan, en revanche, est devenu le français (ou plutôt l'ancien français) guarir, ou garir.
Dans le sens, au XIème siècle, de protéger, garantir.

Intransitif, il signifiera un peu plus tard recouvrer la santé, et puis, par extension, en parlant d’une plaie, se cicatriser.

D’où, à nouveau par extension, rendre la santé.

Oui, vous l’avez compris, ce guarir/garir est devenu notre moderne guérir!





Guérir n’étant qu’une variante champenoise de guarir/garir, que l’on fait remonter à la fin du XIIIème siècle.


Surprenant, non, que notre guérir soit un si proche cousin de l’allemand wehren, dans le sens de protection, garantie!

Mais c’est encore de cette vieille forme g(u)arir que nous est arrivé…

guérite.

Sauve qui peut! A l’abri!

C’était le sens de “a la garite!”, locution du XIIIème.

Le mot désignait aussi, par lui-même, un ouvrage de protection.

À partir du XIVème, il ne signifiera plus que “abri pour une sentinelle”.




Et donc, pour les amateurs d'étymologie populaire, guerre, guet et guérite n'ont aucun rapport entre eux, du genre "la guérite, c'est là où on fait le guet en temps de guerre..." 
Il s'agit bien, à la base de TROIS racines proto-indo-européennes bien distinctes.
Allez, on continue!

C’est encore notre proto-indo-européenne *wer-5, par sa forme au degré o *wor-, reprise ensuite par le germanique *war-, que nous retrouvons dans …

garenne.

La garenne du lapin. De garenne.
(Pour être parfaitement honnête, son origine est discutée ; elle pourrait provenir du gaulois *varros, “piquet, poteau”, et en ce sens, aurait désigné une “étendue entourée de piquets”.)

En droit féodal, le terme latin médiéval warenna désignait un terrain où les seigneurs se réservaient le droit de chasse. Ou de pêche.
Et franchement, si un seigneur ne pouvait pas se réserver un bout de terrain pour chasser, quel était encore l'intérêt d'être seigneur

Garenne, en ancien français, correspondra à “étendue de terre” (XIIème), “domaine de chasse réservé” (XIIIème).

Par extension, fin du XVème, il désignera une étendue boisée … où...  les lapins se multiplient à l’état sauvage.

Élevage de lapins de garenne. Oui, un bel oxymore


Watkins fait encore dériver de *wer-5, ... barbacane!

Le terme, employé dans le vocabulaire de la construction de fortifications au Moyen Âge, désignait un ouvrage avancé, percé de meurtrières, ou encore la meurtrière même, pratiquée dans le mur d'une forteresse pour tirer à couvert.

Plus clair que ça...


Pour Watkins, le mot serait d’origine perse.
En effet, on trouvait, en vieil iranien, le composé *pari-vāraka-, “de protection”.

*pari-, en vieil iranien?
Ça ne vous dit rien?

RIEN?


Rien de rien??


Allez, enfin? Surtout à vous, les Belges qui vivez du côté de Brugelette

Mais oui! Ce *pari- vieil iranien correspond au *pairi- avestique.

- Mmmmh? Maisje?
- Ouais bon, je vais m’y reprendre autrement, plus lentement, en articulant mieux, et avec des gestes…

À Brugelette, se trouve un parc animalier appelé - très intelligemment - Pairi Daiza.

Pairi Daiza, du composé avestique *pairi-ḍaēza (“jardin, enclos, espace clos”).
Dont le grec παράδεισος, parádeisos n’est que le calque
C’est donc de l'avestique *pairi-ḍaēza que nous arrive … paradis.

L’avestique *pairiḍaēza se composait de pairi (“autour”), dérivé de la racine proto-indo-européenne *per-1, et de daēza (“mur”).
Tout est ici! Lisez donc demain matin et terminez par Pravda, perestroika, Alotta Fagina

En vieil iranien, vāraka 
- comme vous l'aurez compris: dérivé de notre *wer-5 -, 
désignait la protection.

Et donc, *pari-vāraka- devait donc évoquer l’idée de “couvrir autour”, d'“encercler pour protéger”.



Restons encore en vieil iranien (on ne s'en lasse pas)…

Vous rappelez-vous ce dimanche d’il y a quelques semaines (c’était le 6 décembre 2015), où nous parlions de la racine *(s)kel-3?

Racine dont le sens original pourrait être "partie courbée, arrondie, du corps humain": jambe, talon, genou, hanche…
action - réaction: inculquer - récalcitrer

À cette occasion, nous avions découvert qu’une forme suffixée de *(s)kel-3
*skel-o-, 
se retrouvait dans l’hindoustani सलवार क़मीज़ ‎(salvār qamīz).

Je me cite (véritable bonheur - que dis-je: enchantement -, pour un fainéant ; qu'est-ce que c'est bon, le copié-collé):
"Ce salvār provient d’un composé vieil iranien *šara-vāra, où vāra est “ce qui couvre”, et *šara est la cuisse
Oui, la cuisse est bien une partie courbée du corps humain. 
Ce vêtement qui couvre les cuisses, nous l'appelons, en français ou en anglais, salwar."

Ça fait tilt?

Eh! Le vieil iranien vāra, “ce qui couvre”, provient bien de notre *wer-5.
Tout se tient!

Salwar



Elle est fantastique, non, cette toute petite racine proto-indo-européenne, qui nous a donné tellement de mots! Et sans rien demander en retour...


Oh, elle est pratiquement partout.

C’est toujours elle, dans...
  • le sanskrit वृणोति, vRNoti (“cacher, couvrir, voiler”), ou son antonyme अपावृणोति, apAvRNoti (“ouvrir, découvrir, révéler”),
  • le lituanien atvérti ‎(“ouvrir, dégager”),
  • le russe dialectal верать ‎(“vierat'") (“fourrer”),
  • le russe poétique отверзать (“atvierzat”) (“ouvrir”),
  • le letton (mais l’est-on vraiment?) atvẽrt (“ouvrir”)
  • l’islandais vörn (“défense, protection”), issu du  - aaaaaaaah - vieux norois vǫrn,
  • le catalan ou l’occitan guarir… … …


Je pense que là, nous en avons vraiment fait le tour.


Vous rendez-vous compte?

Cette *wer-5 est tout bonnement incroyable!


Apéritif, couvercle, opercule, ouvrir, garage, garantie, gare, guérir, guérite, barbacane, garenne, garnement, garnison, garnir…

Tous (TOUS) se lèvent et lui disent merci!

Auriez-vous fait le lien entre apéritif et opercule, garage et guérir, garnement et guérite??
(ou entre apéritif et garnement, opercule et guérir, garage et guérite?)
- ou entre ...  - oui bon, là ça suffit.

Merci qui?
Merci le proto-indo-européen, pardi!




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une très très bonne semaine!



Attention
ne vous laissez pas abuser par son nom: 
on peut lire le dimanche indo-européen 
CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, 
avec le dimanche indo-européen
c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



Frédéric



Le rappel des oiseaux, pièce imitative de
Jean-Philippe Rameau

dimanche 31 janvier 2016

Se garer sous un manguier? Au Sri Lanka?





Rayon de braquage:
Zone de banlieue où il est dangereux de garer son véhicule si on ne veut rien se faire piquer.

Mots et Grumots, Marc Escayrol, 2013

(C'est aussi Escayrol - qui a son blog -, dans le même recueil, qui a dit:

"Je connais un analphabète qui est mort après avoir cherché toute sa vie l'amour avec un grand H."




Bonjour à toutes et tous!



Sans plus tarder, poursuivons donc la visite de de notre racine proto-indo-européenne *wer-5, entamée la semaine dernière.

*wer-5, vous vous en souvenez, véhiculait le sens de “couvrir”.

Nous l’avions retrouvée dans les latins aperīre / operīre / cooperīre, d’où nous avions tiré une série de dérivés, de aperture à ouvrir, en passant par opercule, couvrir, couvercle, ou même l’anglais (hand)kerchief, calque de notre mot vieux français pour “couvre-chef”.

(ce qui est déjà fou)


De la notion de couvrir, on passe vite à celle de protéger. Non?


Connaissez-vous cet arbre?
(enfin, pas celui-ci en particulier hein ; “les arbres de cette espèce” je veux dire)




Ou son fruit?




Le nom latin de cet arbre? Spondia dulcis.

En français, on appelle cet arbre tropical prunier (ou pommier) de Cythère, ou simplement arbre de Cythère.
Il provient en réalité des îles du Pacifique Sud (Mélanésie, Polynésie).
De là, il s’est exporté un peu partout dans le monde, du moins sous les Tropiques.

- Mais où ce malade veut-il en venir?
- J’y arrive!

Vous imaginez bien qu’il a été baptisé de noms divers, en fonction de l’endroit où on le cultive.
En Indonésie on l’appelle kedondong, aux Bermudes June plum, au Panama mangotín (mais juplon au Costa Rica), cajá-manga ou cajarana au Brésil…

Et ainsi de suite.

Et au Sri Lanka, en cingalais, on l’appelle affectueusement ඇඹරැල්ලා.

Le cingalais, langue officielle du Sri Lanka, est parlé par environ 70% de la population de l'île.
(les 30 autres pourcents travaillent)

le Sri Lanka, c'est là où il y a l'étoile
A ne pas confondre avec Paul Anka


Et le cingalais, voyez-vous, est une langue indo-européenne.
Du groupe indo-aryen, lui-même appartenant à celui des langues indo-iraniennes.

ඇඹරැල්ලා, que nous retranscrirons par ambarella, est un mot dérivé du sanskrit
आम्रवाटक, āmravāṭaka, désignant en fait Spondias Mangifera, le manguier et non pas Spondia dulcis.
Mais bon, on ne fera pas la fine bouche.

plantations de manguiers

āmravāṭaka est un mot composé: āmra-vāṭaka.

आम्र, āmra désigne tout simplement le manguier, ou son fruit. Oui, bravo! La mangue.
Quant à  वाटक, vāṭaka, on pourrait le traduire par enclos, jardin, plantation
Il dérive de वाट, vāṭaḥ, “enclos”. Ce qui est protégécouvert.

आम्रवाटक , āmravāṭaka serait donc, littéralement, le manguier du jardin
PS. La racine proto-indo-européenne à l’origine de notre français jardin, *gher-, a également comme sens clôturer, ceindre…   
Le jardin est donc, étymologiquement parlant, un endroit clôturé, un enclos.
Tout est là: jardins, courtisans, choeurs et ortolans

Et voilà où je voulais en venir:
Ce sanskrit वाट, vāṭaḥ, provient, via une forme allongée dérivée *vārt(r)a‑, d’une forme suffixée de *wer-5: *wer-tro‑.

Soit dit en passant, il se peut que nous retrouvions encore ce même sanskrit वाट, vāṭaḥ (“enclos”, oui?) dans le mot wat, qui désigne un temple-monastère au Cambodge, au Laos ou en Thaïlande.
(Mais il se pourrait aussi que le mot dérivât d’un autre mot sanskrit, अवसथ, avasatha, pour école.)


Le degré o de notre *wer-5, *wor-
(pour ceux qui débarquent, le degré o d’une racine proto-indo-européenne est la forme sous laquelle sa voyelle-pivot, théoriquement un e, devient un o ; ce sont les joies de l'alternance vocalique),
est lui à l’origine du proto-germanique *war-nōn.

*war-nōn qui deviendra notamment le vieil anglais war(e)nian, “prévenir, avertir”.
Oui, toujours cette notion de protection induite par celle de couverture.

Vous l’avez deviné?
Ce war(e)nian est devenu l’anglais warn, de même sens.



Mais une autre forme germanique dérive de notre *wer-5 au degré o, *wor-: *war-, tout simplement.

Et de *war-, que de dérivés!

Encore une fois, vous serez surpris de pouvoir associer des mots qui à première vue n’ont rien en commun…

Commençons par un mot passé du germanique au français par - forcément - le … francique, en l'occurrence *warjan, qui devait signifier quelque chose comme “empêcher, défendre, prévenir...”.

En vieux français, il donnera, au participe présent, warant, guarant, puis, naturellement… garant!
Oui, garantir, garantie, garant: dérivés de notre *wer-5.
Attention, je me dois de vous le dire, tous les linguistes ne sont pas d’accord sur cette étymologie ; pour certains - et surtout les francophones -, garantir provient du francique, certes, mais d’une racine germanique basée sur la proto-indo-européenne ‌‌*wērə-o-, "ami, digne de foi, vrai" (je la notais *u̯erǝ- dans arbres, vérité, druides et dead parrots). 
Mmmwouais.
La notion de garantie, en tout cas , correspond bien à l’idée de protection, de défense.



Allez, je vous propose encore un dérivé, et je vous laisse…
Oui, on continuera la semaine prochaine, quand j'aurai un peu plus de temps!
(Je sais, je sais mais si je veux avoir des nuits de sommeil plus ou moins décentes…)
(Bien sûr, ce que je n’ai pas dit, mais qui va de soi me semble-t-il, c’est que les anglais warrant, warrantee, warranty ne sont que des calques basés sur les vieux français warant, warantir…)


Garer!

no comment



À nouveau, plusieurs hypothèses sont en présence ; je vous propose ici celle qui relie garer à notre germanique *war-.

Le moyen français garer, garrer, guerrer serait le fruit d’un croisement, d’un télescopage entre deux sources:
  • d’une part le vieux francique *warjan, qui a donné le vieux français garir, warir,
  • et d’autre part le vieux français varer, “se battre, se défendre, protéger”, qui se basait lui sur le … vieux norois (aaaaaah…) varask , “se défendre”, dérivé du vieux norois vara , “faire attention, faire le guet, défendre”.
Mais bon, ces deux sources, l'une comme l'autre, proviendraient bien de formes germaniques basées sur notre proto-indo-européenne *wer-5.

Quand je parle de télescopage, vous voyez ce que je veux dire: il y a eu mélange, confusion, tant dans la forme que dans le signifié de ces deux mots.

Garer, figurez-vous - et c'est Alain Rey qui nous le dit -, est d'abord un mot du vocabulaire maritime.

Au XVème, il s'employait dans le sens d'"amarrer un navire".
Un siècle plus tard, par extension, il signifiera "mettre à l'abri un bateau".
D'où les sens, toujours actuels, de "se ranger pour laisser passer".

Qui dit garer dit gare, ou garage!

Le déverbal gare s'employait pour désigner la partie d'une rivière ou d'un canal où les bateaux pouvaient se garer, ce qui permettait qu'ils se croisent.

Au XIXème, le mot, alors sorti d'usage dans le vocabulaire des voies d'eau, s'étendra avec un sens identique au vocabulaire ferrovière.
Pour désigner, de la même façon, la partie de la voie où deux trains pouvaient se croiser.

Au train où allaient les choses (suis-je subtil!), gare en viendra vite à désigner l'ensemble des installations ferrovières pour l'embarquement (ou le débarquement) des passagers et du frêt. La gare, quoi.

St. Pancras International
Juste à côté, la gare de Kings Cross, et le célèbre quai 9 3/4...
... où les petites Hermione peuvent se faire photographier


Quant à garage, même phénomène: il désignera d'abord l'action de garer ... les bateaux.
Puis, par extension, l'action de garer du matériel roulant sur des voies ferrées.
D'où le célèbre voie de garage.

voie de garage


Surprenant, quand même, non?
Auriez-vous cru que ouvrir, couvercle, garantie ou garage étaient, étymologiquement, sémantiquement, des cousins, tous issus d’une seule et même racine proto-indo-européenne?



Pour dimanche prochain, suite et fin de notre tour de *wer-5, avec du français, de l’anglais mais aussi du balto-slave, et de l’iranien! Entre autres.

Et je vous le promets, il y aura encore quelques surprises…




Je vous souhaite, à toutes et tous, un excellent dimanche, et une TRÈS BELLE semaine!



Frédéric



Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).

dimanche 24 janvier 2016

Un apéritif pareil, ça réchauffe. Plus besoin de couvertures...






Should auld acquaintance be forgot,

and never brought to mind?
Should auld acquaintance be forgot,
and auld lang syne.

(Doit-on oublier les vieilles connaissances 
Et ne plus jamais y penser
Doit-on oublier les vieilles connaissances 
Qu'on n'a pas revu depuis longtemps)

Auld Lang Syne,
Robert Burns




Bonjour à toutes et tous!


Hier encore, ou plutôt dimanche dernier encore, nous terminions notre tour des dérivés de la charmante *apo-.


Nous avions découvert que c’était probablement à elle que nous devions le ap- du latin aperiō, "ouvrir", mais aussi "découvrir, dévoiler, montrer, révéler, mettre à jour, faire connaître"…

Et que pour ce qui était de la deuxième partie du mot, on soupçonnait la racine proto-indo-européenne *wer-5 d’en être le lointain parent.


Au menu de ce jour, donc, la racine proto-indo-européenne …

*wer-5, “couvrir”.


Pour vous éviter de relire le billet de dimanche dernier - ne serais-je pas un peu trop bon? -, je vous rappellerai simplement, pour expliquer le sens du latin aperiō, que le mot, résultant de l’association
de ap- (de *apo-hors de”) et
de eriō (de *wer-5 “couvrir”)
prenait le sens de “dé- couvrir”.

En fait, on pense même que c’est une forme composée de *wer-5, où l’on retrouve la racine *apo-, qui serait à l’origine du latin aperiō: *ap-wer-yo-.


Ah oui, je me dois de vous le dire:
Ces deux “dimanche” (celui-ci et le suivant) seront plus courts que d’habitude.
Oui, parce que là, je n’en peux plus, je manque de temps.

Oh, n’allez surtout pas me plaindre, mais voilà, j’ai beaucoup d’activités, dont certaines disons… festives, qui font que je dois impérativement changer mes priorités. De jolies soirées sont prévues, incompatibles avec la rédaction d'un quelconque article.



Tant qu'à faire, pour tout vous dire, ce 30 janvier, nous fêterons chez nous, à la maison, la naissance de Robert Burns.
Et ça aussi, ça demande du boulot, de la préparation: du temps!

Donc, encore moins de temps aussi pour le dimanche indo-européen.

Burns, Robert Burns??
Bon, j’espère ne pas devoir vous dire de qui il s’agit, hein?
Ne me faites pas peur…

D’autant qu’on en a déjà parlé…
la jument est ferrée, ou la maréchaussée? (très subtil jeu de mots franco-anglais)

Robert “Rabbie” Burns était un très grand (le plus grand?) poète écossais.
Né en 1759, il est mort en 1796. Il n’avait que 37 ans.

Mais son oeuvre est d’une richesse, mes amis, d’une richesse!
Et puis d'un humanisme, d'un humour, d'un sens social...!

C’est à lui que l’on doit “Auld Lang Syne”, devenu le français “Ce n’est qu’un au revoir”.

En réalité, Burns n’en a pas composé la musique, qui est un air traditionnel, et n’il n’en a pas entièrement écrit les paroles. Elles aussi venaient, en grande partie, d’un lointain passé. Il les a donc surtout mises par écrit.

L’homme (je parle ici de Burns), artiste et bon vivant, était aimé.
À tel point qu'après sa mort, ses amis se rassemblèrent pour le célébrer.

Il était né le 25 janvier? Eh bien on le fêterait chaque 25 janvier, autour d’un bon repas, où l’on rassemblerait tous les ingrédients qu’il affectionnait particulièrement: le haggis, le whisky, la poésie, la bonne compagnie, l’amitié, la musique

Au fil du temps, ces soirées Burns se popularisèrent, je veux dire par là qu’elles se propagèrent un peu partout en Écosse, mais aussi dans le monde - essentiellement là où il y avait du sang écossais -, et ces somptueux soupers se virent codifiés.

Et plus de deux siècles plus tard, rendez-vous compte, on continue à célébrer Robert Burns par des Burns Nights, aux quatre coins de la planète.


On ne pratique pas une Burns night comme ça, sur le coin d’une table.

Enfin!?

Non, tout est réglé, ritualisé.

Par exemple, le haggis ne peut se déplacer (des cuisines à la table) qu’au son de la cornemuse.

Ou encore:
Tout repas commence par une courte prière, une grâce, que l'on attribue à Burns, the Selkirk Grace:
Some hae meat and canna eat,
And some wad eat that want it,
But we hae meat and we can eat,
Sae let the Lord be thankit. 
“Certains ont de la nourriture mais ne peuvent en manger,
D’autres en mangeraient, mais n’en ont pas,
Mais nous, nous avons de la nourriture, et nous pouvons en manger,
Que le Seigneur en soit remercié.”

Le haggis sera alors rituellement tranché, à un moment bien précis dans la lecture (ou, idéalement, la déclamation) d’un de ses plus fameux poèmes: Address to a Haggis.

Au cours de la soirée - arrosée au whisky -, se liront des poèmes de Burns, évidemment, ou s’interpréteront des chansons… Toujours de Burns.

Je ne vais pas vous décrire l’intégralité du rituel ; vous pouvez le trouver ici: 
http://www.visitscotland.com/about/robert-burns/supper-whats-involved
ou encore ici:
https://en.wikipedia.org/wiki/Burns_supper

(en vous disant - mais ça va de soi - que la seule façon d’appréhender un rituel, c’est de le pratiquer, de le vivre!)

La fin de la soirée, vous pouvez le supposer, se concrétise par un glorieux Auld Lang Syne, que l’on chante en se tenant par les mains, en formant une chaine d’amitié.

C’est d’ailleurs ainsi que se termine tout ceilidh
Ceilidh?? Si ce mot ne vous dit rien, relisez donc lors d'un atelier basé sur le "faire" (une initiative citoyenne), j'ai trouvé sur Paris un bouquin traitant du rapport à l'autre dans les ceilidh





Un beau Auld Lang Syne



Ah, si vous ne connaissez pas les Burns Nights, vous ne pouvez pas vraiment imaginer

Quand je ne serai plus, j’aimerais que mes amis continuent les Burns Nights que nous avons instaurées à la maison (cette année ce sera la 11ème édition!), tant cette soirée est pour moi l’une des plus belles (la plus belle?) de l’année…


Bon, c’est pas tout ça.

*wer-5, donc, et par sa forme composée *ap-wer-yo-, on la retrouve dans le latin aperiō.

De là, quelques beaux dérivés:

Aperture, bien sûr. Emprunt savant au latin apertura.

En phonétique, notamment, il désigne l’écartement des organes au point d’articulation d’un phonème.

En d’autres termes, il s’agit du degré d’ouverture du canal buccal, celui-ci étant tout simplement l’espace compris entre la langue et la voûte du palais.


En botanique, on trouve encore monoaperturé, ou même (soyons fou) triaperturé.

Simple: on dira d’un grain de pollen qu’il est monoaperturé quand il n’a qu’un seul sillon ou pore germinatif, et qu’il présente donc, par la force des choses, une symétrie bilatérale.

Et vous ne me croirez pas, on dit d’un grain de pollen qu’il est triaperturé quand il possède … trois sillons (ou pores germinatifs).
(Evidemment, dans ce cas-là, même si ce n’est pas très élégant de le lui faire remarquer, il présente une symétrie axiale.)

Vous voyez trois pores germinatifs? Ben voilà!


L’aperture, vous n’allez pas souvent l’utiliser, je suppose, en revanche…

l’apéritif



Savez-vous qu’il s’agit d’un très vieux terme de médecine, du XIIIème? (emprunté au bas latin aperitivus, dérivé de aperiō).

Qui désignait un médicament qui “ouvrait”.

Si vous voyez ce que je veux dire.

Mais oui, qui ouvrait - euh comment dire? - les voies d’élimination.

Parmi les apéritifs, on comptait les purgatifs, les diurétiques, mais aussi les sudorifiques: “qui ouvraient les pores”.

Après 1850, le mot verra son sens glisser, et désignera alors ce qui ouvre … l’appétit.
C’est au XIXème qu’il prendra le sens qu’on lui donne toujours, boisson alcoolisée prise avant le repas. 


Toujours de aperiō , aperīre, notre tellement courant qu'il en devient banal ouvrir.

Ouvrir descend de aperīre par le latin populaire, de même sens, *operire.
Que l’on retrouve également dans l’ancien provençal ou le catalan obrir, par exemple…

Mais d’où vient le o initial de ce bas latin *operire (et par voie de conséquence, de notre français ouvrir)?

L’affaire est intéressante…
En fait, aperīre avait un antonyme: operīre. 
Qui signifiait, en bon antonyme qu’il était, l’inverse de aperīre: couvrir, recouvrir, voiler, clore, fermer…

Operīre nous a donné opercule, dérivé savant du latin operculum, le couvercle.

opercule


Mais en français, c’est surtout par l’intermédiaire de son composé cooperīre que nous connaissons operīre.

Mais oui: c’est de cooperīre (“couvrir entièrement, recouvrir”) que nous viennent couvrir, couverture, couvercle
(aviez-vous jamais fait le - surprenant - rapprochement entre ouvrir et couvrir?)
Pour en revenir à notre affaire, ce bon operīre du latin classique est tombé en désuétude (ou en tout cas a pris un sacré coup de vieux), supplanté qu’il était par son composé cooperīre, qui mettait probablement un peu trop de coeur à l’ouvrage pour se faire utiliser par les Romains.

Il s’est alors opéré un phénomène d’imitation: en latin populaire, on a repris et altéré le latin classique aperīre (ouvrir, découvrir), mais en lui donnant la forme (ou du moins la voyelle initiale) du désormais vieilli (et donc plus vraiment usité) operīre (fermer, couvrir).

D’où le latin populaire *operire.

C’est fou.



Derrière le latin classique operīre se retrouve une forme composée de notre proto-indo-européenne *wer-5: *op-wer-yo-.
- *op- étant la forme courte, à valeur de préfixe, de *epi-: “à côté, chez, contre”, qui donnera par exemple 
le latin ob- (“avant, contre, …”, 
le grec ἐπί, epí (“sur”), ou encore 
le … vieux slavon d’église - mais oui!!! - об (“ob”), celui que l’on retrouve dans le russe область (“oblastj”), région, province… -
l'oblast de Moscou


Toujours du latin classique operīre ("couvrir") nous arrive l’anglais… handkerchief.

Tiens tiens tiens, je suis certain que beaucoup d’entre vous connaissez ce mot, signifiant “mouchoir, pochette”, mais connaissez-vous son histoire?



Car pour partir du latin et arriver à l’anglais, eh oui, il est passé par …  par ... le français.

Comm’ d’hab’. 

Mais par quel mot français a-t-il pu bien passer???


En fait, handkerchief est un composé. De hand, "la main", et de? kerchief. Oui, vous suivez!


Kerchief, on pourrait le traduire, je pense, par fichu.

Fichu, “pièce d'étoffe dont les femmes se couvrent la tête, la gorge, et les épaules.”

Le modèle Jean Shrimpton (ah, le Swinging London).
Pas trop mal fichue, non


Et kerchief, à votre avis, il provient de quoi, en français?

À vous de trouver!

Pensez

  • au sens de operīre
  • aux mots français qu’il a donné, et 
  • à la région du corps que l’on couvre par le kerchief.


Je vous laisse un peu chercher…











Ça y est, vous avez trouvé?

OUI, kerchief vient du français ... couvre-chef!
Ou, précisément, du vieux français cuevrechief.


Quand les Gumbys se mettent un mouchoir, un handkerchief sur la tête, ils ne se doutent probablement pas qu’ils renouent ainsi avec l’étymologie du mot…

Mmmh, quoi?
Les Gumbys? Vous ne connaissez pas les Gumbys?

Mais enfin???

Ces abrutis qui portent un mouchoir noué aux quatre coins sur la tête?
Ce sont des personnages récurrents des sketches du Monty Python Flying Circus.












Allez, agitons les mouchoirs, on en restera là pour ce dimanche.





La suite, dimanche prochain.


D’ici-là, portez-vous bien!




Je vous souhaite à toutes et tous, un excellent dimanche, et une formidable semaine!




Frédéric

Attention, ne vous laissez pas abuser par son nom: on peut lire le dimanche indo-européen CHAQUE JOUR de la semaine!

(Mais de toute façon, avec le dimanche indo-européen, c’est TOUS LES JOURS dimanche…).



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