dimanche 17 mai 2015

A l'automne, les cheveux des moines se ramassent à la pelle





(...)
Diogenes grammaticus, disputare sabbatis Rhodi solitus, uenientem eum, ut se extra ordinem audiret, non admiserat ac per seruolum suum in septimum diem distulerat; hunc Romae salutandi sui causa pro foribus adstantem nihil amplius quam ut post septimum annum rediret admonuit. Praesidibus onerandas tributo prouincias suadentibus rescripsit boni pastoris esse tondere pecus, non deglubere.


De vita duodecim Caesarum libri VIII, Vita Tiberi, XXXII
(Vies des Douze Césars, Tibère)

Caius Suetonius Tranquillus, dit Suétone





(...)
Diogène le grammairien, qui donnait des leçons à Rhodes tous les jours de sabbat, ne l'avait pas admis à des conférences particulières, et l'avait fait prier par son esclave de revenir le septième jour. Ce grammairien étant venu à Rome, se présenta à la porte de son palais pour lui rendre ses devoirs. Tibère, pour toute réponse, lui dit de revenir dans sept ans. Il écrivit aux commandants des provinces qui lui conseillaient d'augmenter les impôts: "Un bon pasteur doit tondre ses brebis, et non les écorcher".

Tibère (enfin, sa tête)
(enfin, un marbre de sa tête)






















Vous aurez reconnu dans le texte ci-dessus ce style enlevé, à la Suétone.

Ci-dessous, du vernis gel (apparemment ça se met sur les ongles??) enlevé à l'acétone.
















- Mais mais? Mais ce type est fou?
- En fait oui, c'est possible...


Bonjour à toutes et tous!

Continuons, en ce dimanche, à nous intéresser à la racine *temə-1couper, découper”, qui nous a donné - vous le savez déjà - temple, contempler, mais aussi anatomie, dichotomie ou encore atome, tomographie ou entomologie.
(voir ou revoir Avez-vous déjà contemplé l'anatomie d'un chevalier du Temple? Moi non)


Cette racine proto-indo-européenne *temə-1, nous la retrouvons toujours,
par une forme allongée *tem-d- devenant *tend-
passée au timbre o et suffixée pour donner *tond-eyo-
dans le latin tondeō, tondēre.
Oui, toujours “couper”, mais ici, couper les cheveux, l’herbe, en d’autres mots: tondre!

D’où nos français tondre, tonte, tondeuse.




Ou tonsure!

tonsure dite romaine

Eh oui, revoici les moines contemplatifs qui reviennent en force!

Alors, pourquoi cette tonsure? (chez les moines je veux dire)
J’avoue que j’ai cherché une réponse, que j’en ai trouvé une, même plusieurs, et qu’aucune desdites réponses ne me convient vraiment.

Bah, on retiendra que la pratique de la tonsure date d’au moins depuis le 4ème si pas le 2ème siècle après qui vous savez, et que, très certainement, on peut y voir un signe d’humilité ou de don, d’abandon de soi.
(c’est pas pour rien que les bons Français, juste après la Libération, tondaient les femmes qui avaient couché avec l’Allemand: ici, la tonte des cheveux était vue comme représentation de la flétrissure ; en leur rasant la tête, on rabaissait ces créatures, on les privait de la coquetterie associée souvent à la chevelure. 
On les humiliait.
la justice des bonnes gens...
Si la démocratie, c'est le peuple au pouvoir, alors parfois,
ça fait peur.
(Ceci dit, je préfère toujours une mauvaise démocratie à une
bonne dictature)

Pour en revenir plus précisément à la tonsure monastique, le sommet de la tête est souvent, dans beaucoup de traditions, symboliquement ce qui relie l’Homme à son créateur - d’où l’importance d’un couvre-chef dans beaucoup de religions ou rites.



On pourrait donc comprendre la tonsure comme une façon d’affirmer publiquement sa volonté de se rapprocher de Dieu, ou d'affirmer (afficher?) cette filiation, spirituellement parlant.

Si vous avez une explication plus fondée, n’hésitez pas, faites-en un commentaire!!


Nous l’avons vu la semaine dernière, *temə-1 est à l’origine du grec ancien τέμνω, témnō: couper, blesser, découpe…

Pour Watkins - mais pas pour tout le monde, je préfère vous le dire -, l’anglais contemn (mépriser, dédaigner) serait également issu de notre racine.

The contempt, ce n'est pas le contentement, c'est le mépris...!


BB dans Le Mépris, Jean-Luc Godard, 1963

Ah, et la bande originale du film!!! Par George Delerue, encore lui...
Ici, le thème de Camille... Mais qu'est-ce que c'est beau!!



En voici sa version (à Watkins, de l'étymologie de contemn - c'est dimanche, il est tôt, on se réveille):

Contemn dériverait de *temə-par le latin contem(p)nĕre,
< con- intensif + temnĕremépriser”, 
dans la mesure où le latin temnĕre aurait signifié originellement, dans l’idée de couper, faucher, “mettre par terre”, “abattre”, blesser, d’où insulter, injurier

Je ne sais pas si c’est Ernout ou Meillet qui l’a écrit, mais en tout cas, dans ce si précieux dictionnaire étymologique de la langue latine de Alfred Ernout et Antoine Meillet, le raprochement de temnĕre avec le grec τέμνω, témnō est (je cite) sans valeur.
(même si Cicéron pensait autrement, figurez-vous!)
Ils continuent et terminent (Ernout et/ou Meillet) par ...
Tout ceci est très incertain. Aucun rapprochement sûr”.
Bon, il est vrai que deux grandes théories permettraient d’expliquer l’étymologie de contemnĕre, c’est du moins ce que nous raconte Michiel de Vaan dans son “Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages”.
(oui, une de mes nouvelles acquisitions, ce dico, et je peux vous dire que ça dépote)
Pour Michiel de Vaan, l’une comme l’autre de ces théories, cependant, assume qu'à l'origine, il y a bien une racine proto-indo-européenne, 
(ouf!)
 soit...

  • notre *temə-1 (en fait *temhr selon son système de retranscription), ou alors 
  • *stemb-agiter violemment”. 
Quant à leur vraisemblance respective, de Vaan pencherait plutôt pour la première de ces racines,
(ouuuf)
en précisant toutefois que sémantiquement parlant, les deux se valent, mais que sur la forme, la parenté de *temə-1 serait plus plausible, par sa forme nasalisée *t(e)m-n-ə-, à l’origine du grec τέμνω, témnō: couper
PS: l’anglais contemn provient certes du latin, mais par … l’ancien français contemner, contempner. 
Eh oui! Encore une fois, c’est l’anglais qui a absorbé un mot français. Dans ce sens-!
Et vous vous étonnez que cette langue soit aussi forte, aussi présente à l’heure actuelle?  
Quand comprendrez-vous, mes amis linguistes francophones - et surtout français! -, que protéger une langue, ce n’est pas la rendre imperméable aux autres?
Que du contraire…
Enfin…

Allez, restons en grec!
Où l’on trouvait τμῆσις, tmêsis: la coupure, la découpe. La césure.

Dérivé de τέμνω, témnôcouper », ça y est, ça va mieux après un bon café?)

En français?

Tmèse!

Sans rire.

En grammaire, il s’agit de la disjonction des deux éléments d'un mot composé, par intercalation d'un ou plusieurs mots. (Il convient de noter que la pratique de la tmèse trouve un adjuvant dans la commodité métrique.)

D’autres questions?

Oui, “lors même que”, en voilà une, de tmèse! 

Ou encore “des aspects socio- et politico-économiques”.
Le fait de séparer socio- et économiques en est une autre…


Bon, d’autres dérivés de *temə-sont encore possibles, mais pas trop certains, maniez-les donc avec prudence

Je vous les livre:

Estimer!
Oui, le français estimer provient du latin aestimō, aestimāre.

Ce aestimāre pourrait être en réalité un verbe dénominatif (entendez “dérivé d’une forme nominale”) basé sur un composé pré-latin *ais-tomos, signifiant littéralement “celui qui découpe le bronze”,
la première partie du mot, ais- (aes: un métal: airain, cuivre, bronze) dérivant par ailleurs d’une racine proto-indo-européenne *ayes-: métal, cuivre ou bronze!
Ouais bon…

Michiel de Vaan, toujours dans son “Etymological Dictionary of Latin and the other Italic Languages”, s'en tape encore sur les cuisses, les larmes aux yeux en pleine crise de fou rire.
Son verdict? “Explication peu crédible”. 
Car pour lui, et avec un (très) grand point d’interrogation, s’il fallait relier aestimāre avec une racine proto-indo-européenne, il faudrait plutôt chercher du côté de *ais-, souhaiter, désirer, d’où rechercher, et par extension mendier, quémander… => “celui qui mendie le bronze
(sachez quand même que c’est cette racine *ais- qui est à l’origine de l’anglais ask, demander!!)


Enfin, il y a … automne!

Oui, la saison.

Watkins rapporte cette étymologie - proposée par Pokorny le grand - mais sans trop y croire (il émaille sa définition de perhaps: il se pourrait que… ).

Le latin autumnus (automne, sans rire), pourrait provenir d’une forme composée antérieure,
*aut-tomos, 
correspondant à la récolte, la moisson. A ce moment particulier de l'année où on coupe, on fauche



Pour Mallory et Adams, nous ne pouvons rationnellement pas reconstruire un mot proto-indo-européen pour “automne”, et par voie de conséquence, nous pouvons parfaitement concevoir que le latin autumnus soit d’origine étrangère

automne


Pour terminer en beauté, que diriez-vous de quelques autres cognats, dans les langues celtiques, par exemple, mmmh?

En vieil irlandais, on trouvait teinnid*, pour casser, couper

En proto-celtique, le substantif tondā correspondait à “peau, surface”.

Le rapport, me direz-vous?

Eh bien, souvent, les mots pour “peau” se rapportent à des verbes évoquant l’idée de couper
(oui, car cette peau dont il est question, c’est la peau d’animal découpée, destinée à être portée ou à garnir un intérieur…, le cuir...)




Dans les langues slaves, on peut probablement mentionner le proto-slave *teti, “couper, hacher, frapper …”, dont dérive par exemple le russe archaïque тять (“tjatj”): frapper…, issu du vieux slavon d’église (mais oui, je ne vous oubliais pas!) тєти (“teti”), de même sens.



Voilà donc pour notre racine *temə-1

Dans ses dérivés les plus plausibles: temple, contempler, atome, anatomie, entomologie, tondre, tonsure, et peut-être même l’anglais contemn

Pas mal, non, pour une seule petite racine?!



Sur ce, je vous souhaite un EXCELLENT dimanche ; passez une TRES BONNE semaine, et surtout…

... Retrouvons-nous dimanche prochain, si vous le voulez bien!


Frédéric



dimanche 10 mai 2015

Avez-vous déjà contemplé l'anatomie d'un chevalier du Temple? Moi non


article précédent: j'en suis si-dé-ré!




La contemplation, c'est suspendre le temps à coups de beauté.

Delphine Lamotte 



C'est cela, oui.

Frédéric Blondieau



Bonjour à toutes et tous!

Dimanche dernier, nous avions évoqué la racine *sweid-1,briller”, à l’origine du latin consīdero, consīderare, construit sur le préfixe cum- revêtant un caractère d’intensité, et sur sīdus, la constellation.

Considérer, donc, originellement, signifiait regarder intensément le ciel, le contempler pour y lire les présages…




Eh bien, je vous propose pour ce dimanche d’embrayer là-dessus.

Et de nous intéresser, précisément à ce “contempler” que j’avais mentionné à escient dimanche dernier… (si si!)


Contempler, vous pouvez aisément vous en doutez, provient d’un composé latin, où l’on retrouve à nouveau cum-, toujours à prendre dans en sa qualité de préfixe intensificateur.

Le verbe latin de base, c’est contemplari.

Á plus d'un titre, on peut relier contemplari et consīderare, dans la mesure où l’un et l’autre proviennent de la langue augurale pour ultérieurement passer dans l’usage commun et se laïciser à l’occasion.

En outre, les deux mots sont pratiquement synonymes.

Ce qui est particulièrement intéressant en ce qui concerne contemplari, c’est bien évidemment sa deuxième partie, -templari.

Car derrière templari, nous retrouvons le latin… templum.

Oui, ce templum qui donnera notre français ... temple!

maquette du Temple de Salomon


Templum, terme de la langue augurale - les augures n’ayant vraiment rien d’autre à foutre qu’à aimant à scruter le ciel pour y discerner tout présage -, désignait en réalité, non pas un temple (dans le sens que nous donnons actuellement au mot), mais bien un espace d’observation que l’augure délimitait dans le ciel - voire sur la terre -, dans lequel il recueillait et interprétait les présages.

Le temple, c’était cette zone d’observation, un quadrillage que l’on délimitait, découpait mentalement devant soi.

Vous avez vu The Draughtsman's Contract, curieusement traduit en français par "Meurtre dans un jardin anglais"? 

Moi je l'ai vu plein de fois.  
(Et me suis juré de le revoir encore et encore tant que je ne l'aurai pas compris... )
Eh bien, dans ce superbe film de Peter Greenaway, le dessinateur, ce draughtsman dont il est question, va utiliser un appareil à visée lui permettant de délimiter, de fixer sa vision des choses, pour que son dessin soit le plus proche de l'original...

Ah bien sûr, on ne peut évoquer The Draughtsman's Contract sans sa musique!
Parfaitement en symbiose avec le thème du film. Vraiment. 
Car si Peter Greenaway "revoit", "revisite" la façon de peindre de l'époque en y incorporant un appareil anachronique, Michael Nyman, le compositeur de la bande originale du film, fait rigoureusement la même chose, avec la musique! 
Il prend de la musique d'époque, par exemple le prélude à l'Acte III, Scène 2 du sublime opéra de Henry Purcell, King Arthur, et il modernise le morceau, à sa manière répétitive, pour qu'il devienne en quelque sorte le pendant auditif des images projetées, Chasing Sheep is best left to Shepherds... (c'est le titre du morceau re-créé
Génial!


Ci-dessus le morceau de Michael Nyman, Chasing Sheep is best left to Shepherds


Et ci-dessous, l'original, de Purcell...




Mais revenons à temple, ou plutôt au latin templum.

Le mot était utilisé par les augures dans leurs rituels sacrés?

Par extension, le mot en vint à désigner un endroit consacré aux dieux, un… temple!


la Maison Carrée, à Nîmes

C’est déjà très fort, non?

Mais poursuivons, car ça ne fait que commencer

Ce templum latin, il venait, bien entendu, d’une racine proto-indo-européenne…

*temə-1

dont le champ lexical pouvait se résumer à … couper, découper.


C’est particulièrement à une forme suffixée de la racine, *temə-lo-, que nous devons ce templum latin, “découpe (dans le ciel)”.

Et donc, par là le français s’est enrichi de quelques mots de vocabulaire: temple, contempler, mais aussi contemplation, contemplatif.

On parle souvent de la voie contemplative, l’une des voies spirituelles traditionnelles, propre par exemple à la vie monastique.

procession de Trappistes

procession de Trappistes


Sans rire, vous auriez fait le rapprochement entre contempler et temple, vous??


En grec, notre racine, mais cette fois par une forme nasalisée *t(e)m-n-ə-, se retrouvera dans le verbe τέμνω, témnō: couper, blesser, découper

Son dérivé τόμος, tómos désignait désignait d’une façon générale la pièce découpée, la partie, le morceau, la tranche, le lopin de terre, ou même …

le rouleau de papyrus

Eh! Vous l’aurez compris, le tome, ce par quoi on appelle un des volumes d’un ouvrage qui en comporte plusieurs, en est un beau dérivé!
Par le latin tomus.

Victor Hugo, Les Misérables Tome IV

Grumman F-14 Tomcat


Et puis, nous avons encore tous ces mots en tomo- qui reprennent l’idée de découpe, de tranche.

Ainsi, la tomographie est une technique d’imagerie qui permet de reconstruire le volume d’un objet à partir d’une série de mesures effectuées par tranche depuis l’extérieur de cet objet.



L’IRM, imagerie par résonance magnétique nucléaire est typiquement une technique tomographique
(Même si personnellement, je préfère la tomographie à émission mono-photonique, qui a quand même nettement plus de gueule, et rend verts de jalousie les techniciens en IRM lors des conversations en dîners mondains.)

Toujours dérivés de ce grec τόμος, tómos, nos mots en -tome, ou -tomie, sans lesquels les chirurgiens seraient un peu perdus:

anatomie, du grec ancien ἀνατομή, anatomê, dissection, via le latin anatomia, de même sens.

Ou encore trachéotomie, lobotomie, laryngotomie, et ainsi de suite…


C'est dans le monde de la Consultance que
vous pourrez trouver une assez forte
concentration de lobotomisés


Hors du vocabulaire médical, nous pouvons encore citer … dichotomie!
Etat de ce qui est coupé en deux, ou écart entre deux réalités considérées dans un rapport antagonique.

Du grec ancien διχοτομία, dikhotomia, « division en deux parties »




L’entomologie, c’est littéralement la science qui traite des insectes
Entomo- logie.

Entomo- nous arrivant du grec ancien ἔντομα, éntoma, « insectes » de ἔντομος, éntomos, « incisé, entaillé ».

Oui, il faut comprendre que pour nos antiques ancêtres, un insecte était un animal au corps divisé, dont les parties étaient bien délimitées, bien découpées… Pensez à une taille de guêpe!

Surprenant? Mais les amis, quand nous parlons d’insectes, nous voulons dire la même chose!
Insecte nous venant du latin (animalia) insectus, rigoureusement de même sens!!



Épitomé!
L’abrégé d’un livre, d’une histoire…

un épitomé, c'est par définition très court.

Ici, l'Épitomé de l'antiquité des Gaules et de France,
par feu messire Guillaume Du Bellay,
seigneur de Langey, Avec ce,
un prologue ou préface sur toute son histoire
& le catalogue des livres alléguez en ses
livres de l'antiquité des Gaules, & de France.
Plus sont adjoustées une oraison, & deux
épistres, faites en latin par ledit autheur,
& par luy mesmes traduites de latin en françoy


Enfin, il y a … l’atome!

-tome, précédé d’un superbe α privatif, pour désigner cette particule réputée première, insécable, indivisible




On n’en a pas encore fini, avec cette surprenante *temə-1!
Mais nous en resterons là pour aujourd’hui...!

Je vous promets encore quelques surprises pour dimanche prochain…


Je vous souhaite, à toutes et tous, un très heureux dimanche
- j’en profite pour souhaiter une bonne fête des mères à … toutes les mères! 
En Belgique, c’est ce week-end qu’elles sont fêtées…

Passez une très bonne semaine ; retrouvons-nous… dimanche prochain?



Frédéric


dimanche 3 mai 2015

j'en suis si-dé-ré!





Les merveilles du seigneur semblent jetées sans ordre et sans dessein dans le champ de l’immensité.
Elles brillent éparses comme ces fleurs innombrables dont le printemps émaille nos prairies.
Ne cherchons pas un plan plus régulier pour les décrire. Principes des êtres, tous tiennent à toi.
C’est leur liaison secrète avec toi, qui fait leur valeur, quelle que soit la place et le rang qu’ils occupent.
J’oserai élever mes regards jusqu’au trône de ta gloire. Mes pensées se vivifieront en considérant ton amour pour les hommes, et la sagesse qui règne dans tes ouvrages.
Ta parole s’est subdivisée lors de l’origine, comme un torrent qui du haut des montagnes se précipite sur des roches aiguës.
Je le vois rejaillir en nuages de vapeurs ; et chaque goutte d’eau qu’il envoie dans les airs, réfléchit à mes yeux la lumière de l’astre du jour.
Ainsi tous les rayons de ta parole font briller aux yeux du sage ta lumière vivante et sacrée ; il voit ton action produire et animer tout l’univers.
Objets sublimes de mes cantiques, je serai souvent forcé de détourner ma vue de dessus vous.
L’homme s’est cru mortel parce qu’il a trouvé quelque chose de mortel en lui ; Et même celui qui donne la vie à tous les êtres, l’homme l’a regardé comme n’ayant ni la vie, ni l’existence.

Louis-Claude de Saint-Martin, in L'homme de Désir, 1790






















Bonjour à toutes et tous!

Vous allez bien?

Il y a quelque temps, nous discutions, à quelques-uns, réunis autour de mon ami Robert, de ce qu’était le désir.
Le terme est à présent tellement connoté.

Aujourd’hui, difficile de parler de désir - ou du désir,  c’est encore plus fort - sans volontairement ou pas, évoquer le sexe, le désir sexuel.

Que vous connaissez mal les violents désirs
D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs !
Oui, c’est du Racine! Alexandre, III, 6

Alexandre!
Amusant, car dans le film d'Yves Robert Alexandre le bienheureux, Alexandre, il est justement bienheureux parce qu'il n'a plus de désir(s)! (Ou alors, il n'a plus qu'UN désir, celui de ne plus rien faire...)

Alexandre et le chien


Mais revenons à notre désir.
Le mot n’a pas toujours évoqué cette pulsion proche des instincts

Que nenni!

J’ai toujours en tête le titre d’un ouvrage bien connu des mystiques, L’homme de Désir, écrit par Louis Claude de Saint-Martin, en 1790.

Et je peux vous l’assurer, ce n’est pas un livre qu’on lit d’une main, avec un kleenex dans l’autre.
Ou qu'on cache, ado, sous son lit, en espérant que sa mère ne le trouve pas. (c'est du vécu)


Ce livre très dense, voire quasi incompréhensible, raconte la vision de l’auteur de la condition humaine.

Qui pour lui est avant tout divine. (Oui, on est pas chez Zola)

Croyez-moi, avec Louis Claude de Saint-Martin, on est bien loin de l’idée que l’on se fait du désir à l’heure actuelle.


Alors quoi?

Désir? Le mot vient d’, que signifie-t-il, qu’y-a-t-il derrière??

En étudiant son étymologie, j’en suis tombé sur le q.

Vraiment!

J’espère que de même, vous allez être éblouis par ce qui s’y cache!


Désir”, commençons par là, désigne communément une pulsion charnelle, proprement l’action de désirer, ou son résultat.

Ou encore:

Désir: Action de désirer; aspiration profonde de l'homme vers un objet qui réponde à une attente.

Mouvement instinctif qui traduit chez l'homme la prise de conscience d'un manque, d'une frustration.

Ou encore…

Aspiration instinctive de l'être à combler le sentiment d'un manque, d'une incomplétude.

(Il y a encore plein d’autres définitions du mot, il vous suffira d’ouvrir le moindre livre de psychanalyse pour en savoir plus…)


Désir, déverbal de désirer, nous vient du latin.
Pas vraiment surprenant, j'en conviens.

Pour être précis, par réduction phonétique, du verbe latin dēsīderō, à infinitif: dēsīderāre, composé de de-, et de -sideror.

Et ici, les amis, on décolle…!

Fusée Ariane au décollage

Car sideror se base sur sīdus, qui désignait… l’astre, ou les astres!

La constellation, l’étoile, la planète, les astres de la nuit. 

Ou alors, par extension,
dans ce monde antique où tout ce qui était en haut était en bas, où tout était gouverné par les astres…,
le temps qu’il faisait, la saison, l’époque de l’année.

Constellations visibles dans l'hémisphère nord

Sīdus, en ce sens, désignait aussi, précisément, l’influence (parfois plutôt négative, d’ailleurs) des astres.
(Nihil novi sub sole comme dirait l’autre, on trouve toujours un coupable à ses maux, rarement soi-même…)
L’expression populaire “vivere duro sidere” aurait pu se traduire ainsi par vivresous une dure étoile”, entendez sous une mauvaise étoile.

Sextus Propertius, Properce, dans son Élégie VI (Á Tullus), nous dit ainsi…
At tibi, seu mollis qua tendit Ionia, seu quaLydia Pactoli tingit arata liquor, seu pedibus terras seu pontum remige carpes, felix accepti sors erit imperii ; tum tibi si qua mei veniet non immemor hora, vivere me duro sidere certus eris.
J’ai trouvé de ce passage une traduction ma foi bien proche du texte original: (le site où je l’ai trouvée: ici)
"Mais toi, là où s’étend la molle Ionie, ou bien là où les flots du Pactole teignent les champs de la Lydie, que tu parcoures la terre à pied ou la mer à la rame, tu auras un sort heureux en tant que commandant ; alors, s’il vient un moment où tu te souviendras de moi, tu sauras que je vis sous une dure étoile"

Sīdus, siderĭs, l’astre, la constellation


le Lockheed L-1049F Super Constellation

Oui!

D’où, bien entendu, sidéral, intersidéral.

L'USS Enterprise, bien sûr...


Ou ... sidéré!
Emprunté au participe passé sideratussubir l’action funeste des astres”, ou même, d’une façon plus euh concrète?, recevoir le ciel sur la tête: être frappé d’insolation!

C’est sous cette acception d’”être influencé par les astres” que le mot entrera en français, et y sera utilisé jusqu’au XVIIIème.

Ce n’est qu’au XIXème qu’il prendra son sens de “être frappé de stupeur”, être esbaudi


Mais pour comprendre de-sideror, il faut d’abord parler de con-siderare! 
Où le préfixe con- (cum-) revêt un caractère d’intensité.

Il existait un mot latin pour l’étoile, stella. 
Mais stella, c’était plutôt l’étoile… isolée.

Au contraire de Sīdus, la constellation.

Stella Artois, la bière belge que
le monde s'arrache, et que les
Belges qui aiment vraiment la
bière ne boivent vraiment pas

Les augures regardaient intensément le ciel, le scrutaient, le contemplaient pour y lire les présages, qu’ils interprétaient notamment par la disposition des étoiles.

Véritables prêtres romains

C’est à cette activité que correspondait le verbe con-siderare.

Consīdero, consīderare, bien sûr, nous a donné … considérer, dans le sens de regarder attentivement, réfléchir à…

Et dēsīderāre, où l’on retrouve ce préfixe privatif bien connu dē-, marquant la séparation, le manque, l’éloignement, la cessation…, pouvait se comprendre originellement comme “cesser de voir un astre”, “en constater l’absence”…

D’où, ultérieurement, dans la langue populaire, regretter l’absence (de quelqu’un ou quelque chose)

Ainsi, le latin dēsīderium, pour regret, désir.


C’est fort non?


Le désir - c’est sidérant! -, si l’on se base sur ses premiers emplois latins, correspond donc plutôt à la perte, au regret.
Celui qui désire est en fait “en manque”.

Cette vision que nous nous faisons du désir en tant que “souhait” est nettement plus tardive.


Et notre latin Sīdus, i’ v’nait d’où, hein hein?

Eh oui! (Allez, tous ensemble:) D’une RA CI NE   IN DO - EU RO PÉ EN NE !

 *sweid-1

briller


Oui, les astres, c’est tout simplement ce qui brillait, là-haut dans le ciel…

Ce serait une forme suffixée de cette racine, *sweid-es, qui serait à l’origine de PIE XII Sīdus.

Et on suppose également qu’une forme variante *sweit- serait à l’origine du vieux norois svidha, être roussi, brûlé.
Que nous retrouvons dans l’anglais swidden, désormais vieilli (on utiliserait plutôt le terme slash-and-burn à présent), désignant une friche sur brûlis (euh, là j’ai dû un peu chercher).

Slash-and-burn en Finlande, 1893


Il se pourrait également que ce soit toujours *sweid-1 qui se cache derrière le lituanien svidus (brillant)…!


Mais donc, récapitulons:

Désir, considérer, sidéral, sidérant - ou même l’anglais swidden (aussi sous la forme swithen), qui sera, je pense, plus difficile à placer -, TOUS sont descendants d’une seule et même racine proto-indo-européenne, tous sont cousins!

Désir et sidéral?? 
Et considérer?
Vous y auriez pensé, vous, à rapprocher ces mots aux sens si différents?
Auriez-vous cru que le mot désir tirait sa source du firmament? 


Ah oui, j'oubliais!
Pour Louis-Claude de Saint-Martin, l'homme de Désir, c'est l'homme qui prend conscience de sa nature divine - céleste! -, et de ce qu'il a perdu en s'incarnant
Et qui, dans la souffrance que provoque ce manque, travaille à revenir à l'Unité dont il est issu.

Bah oui, toutes les religions ou philosophies vont dans ce sens, si vous les regardez bien...  


Sur ce, je vous souhaite à toutes et tous un très bon dimanche, une très bonne semaine,
et vous donne rendez-vous…

... dimanche prochain!




Frédéric


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