dimanche 16 novembre 2014

de mieux en mieux...






(...) J’embrasserai ta vieille trombine avec moult satisfaction. (...)

Flaubert, correspondance, 
à Ernest Feydeau, 
Croisset, début d’octobre 1860



Bonjour à toutes et tous!

[ Oui, un petit relooking du blog, comme ça, parce que, parce que j'avais envie d'changer, parce que cet arrière-plan commençait à ne plus m'inspirer]



Après coup, je m’en suis voulu…

Mais oui: la semaine dernière, je vous lâchais tout de go: "‘y a 6 racines qu’on a pu reconstruire sous la forme *mel-", et je ne me suis - assez lâchement, il faut bien le dire - intéressé qu’à *mel-1.

Alors bon, je vous propose en ce dimanche de piocher une autre racine de la série *mel-x


*mel-4.


*mel-1, vous vous en souvenez, évoquait la notion de douceur. (Aaaah…)
*mel-4, elle, correspondait plutôt sémantiquement à la force, la grandeur
A noter que pour Mallory et Adams, elle correspondait aussi à ce qui est bon.


Pour tout vous dire, je le confesse, *mel-4 n’apparaît pas dans TOUS les groupes linguistiques indo-européens. 

Elle forme pour ainsi dire une isoglosse (pour les nouveaux arrivés: du grec pour « langue identique », une isoglosse, c’est une ligne - imaginaire, hein - qui sépare des zones géographiques qui se distinguent par un trait linguistique particulier). 

Vous connaissez peut-être l’isoglosse langues d'oc / langues d'oïl





ou l’isoglosse langues Satem / langues Centum... 

(je ne peux que vous renvoyer à ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A)).




Ou même encore celle de pain au chocolat / chocolatine?




Et donc, *mel-4 forme une isoglosse comprenant les langues italiques, baltiques et anatoliennes.



Et puis, autre confession, de *mel-4 nous n’avons plus de trace que par des dérivés basés sur quelques-unes de ses formes suffixées
A ma connaissance, et en français du moins, nous n’avons plus de mots actuels qui auraient pu être créés sur sa forme de base.

MAIS on suppose que *mel-4 a donné un adjectif latin, aujourd’hui perdu (d’où l’astérique): *melus.

De ce *melus hypothétique, nous n’avons gardé que la forme comparative: melior.

J'ai connu, ça! Les timbres Melior...


Et ici, nous retombons sur nos pattes: c’est une forme suffixée, comparative, de *mel-4, *mel-yos-, qui se retrouve dans le latin melior

*melus a dû signifier en un premier temps “fort”, “grand”. 
Et melior, en toute logique, a dû tout d’abord signifier plus fort, plus grand.

*melus disparu, remplacé, éliminé, évincé par … bonus (bon). 
Alors, pour faire bonne figure, melior devint le comparatif de ... bonus, pour signifier... meilleur.

Sur ce melior latin, vous le savez, le français a créé meilleur, améliorer, amélioration, mélioratif ("qui donne un sens plus favorable"), ou mieux.


C’est encore sous son acception de “fort, grand” que la forme de base *mel-4 est passée au grec ancien, pour donner μάλα, mála: “tout à fait, très, fort”, ou encore “beaucoup” (Oui: “grand”… mais par le nombre!)



Je vous disais qu’on retrouvait *mel-4 dans les langues italiques, mais aussi baltiques
Eh bien, par exemple, en lituanien, malonùs conserve toujours le sens de “bon”: plaisant, agréable

Et en hittite, la principale des langues anatoliennes, mala(i) signifiait approuver, être favorable



Mais continuons!
Une autre forme suffixée de *mel-4, cette fois construite sur la forme radicale au timbre zéro (oui, pour les nouveaux: sans voyelle pivot): *ml̥-to-, s’est dérivée dans le latin… multus: nombreux, divers…
Ben oui, nous en avons tiré tous ces mots en multi-, ou encore multitude, multiple, multiplier




En italien, nous avons toujours évidemment molto, ou en espagnol mucho.
Sur la même souche, nous avons encore en français, bien qu’il soit à présent vieilli, désuet…: moult


- Et en anglais, la racine a donné much!
- Oh mais bonjour! Et NON, pas du tout.

L'anglais much provient lui d'une tout autre racine: *meg(h)- ("grand").
C'est elle qui a donné le latin magnus.
Je ne veux pas me montrer effronté, mais vous l'auriez su si vous aviez lu Ceci n'est pas une pomme...


Ici, ça devient amusant...
Il est possible qu’une forme comparative suffixée de notre proto-indo-européenne *mel-4: *ml̥-yes-, ainsi qu’un adjectif dérivé de cette dernière: *ml̥-yes-ri-, soient à l’origine, respectivement, des latins… mulier et muliebris.

Jean-Baptiste Pouquelin, dit Moulière

Mulier? Mais la femme voyons!
Et même, plutôt la femme mûre, par opposition à cette oie blanche, à cette péronnelle de … virgo.

mulier

Quant à l’adjectif muliebris, il signifiait tout simplement féminin, relatif à la femme, ou efféminé.

- Holà, mais qu’est-ce que tu nous racontes, pauvre tache??? 
Mulier, mais ça vient de mollior, le comparatif de mollis (doux, tendre, faible)!! 
C’est donc “plus doux, plus tendre”.
La femme c’était l’image de la tendresse, évidemment. Ou encore le sexe faible!

- Toujours là, vous? Oui, cette version est possible, et plausible, bien sûr. 
Elle fait d’ailleurs référence à *mel-1, sujet de notre dimanche précédent.

OUI, cette version de l’étymologie du latin mulier est parfaitement possible. 

Mais moi, j’en ai une autre...

Qui a l'avantage d'expliquer pourquoi mulier s’appliquait plutôt à une femme mûre.

Ta taaa….!

Mulier désignait, selon cette version, la femme “senior”, la première épouse, ou plutôt - et pour être tout à fait clair - l’épouse principale… 

Oui, le mulier latin porterait les traces d’un très lointain passé, où la société italique préhistorique était basée sur la polygynie, un homme pouvant vivre avec plusieurs femmes…

Bon, allez savoir, moi j’étais pas né.






Mais ce qui est sûr, c'est que de mulier descend l'italien moglie, ou l'espagnol mujer...

Tout en vous disant qu'en ancien français, nous eûmes aussi notre moillier « femme », « femme mariée », basé sur l'accusatif de mulier: mŭlĭĕrem.




Sur ce, je vous souhaite, à toutes et tous, un très bon dimanche, et une excellente semaine…!



A dimanche prochain?




Frédéric



dimanche 9 novembre 2014

Sainte Mildred de Thanet? Du mouton la douceur, de Thanet le cuir.






"Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme."

Chateaubriand, in Mémoires d'outre-tombe





Bonjour à toutes et tous!


Alors, il y a déjà longtemps, le 15 avril 2012 - vous rendez-vous compte, il y a déjà deux ans et demi? - dans un sublime article si joliment intitulé Marcel et sa madeleine, Fred et sa dringaille, j’avais fait allusion à la racine proto-indo-européenne *melǝ- ("moudre, battre, broyer", d'où, par extension "fin, menu”), à l’origine du latin classique marcŭlus - marteau, mais aussi de mots comme "meule", "moulin", ou encore l'anglais "mill".


Et puis, le dimanche suivant - le 22 avril de la même année donc - j’avais tenu ma promesse, en traitant en long et en large de cette belle racine dans l’inénarrable Vestales, malléoles et Lofoten.

Mais avec cependant un avertissement

(je me cite:)
Attention, une racine similaire, *mel-, véhiculait, elle, la notion de douceur, d'adoucissementJ'en parlerai très certainement lors d'un autre "dimanche", car elle est aussi pleine de surprises...

Oui, ça fait longtemps que je m’étais dit que je devais vous parler de cette autre *mel-.
Le croirez-vous: Ce sera fait aujourd'hui


*mel-, ou plus précisément
*mel-1

- "1" car il y a six (!!) racines que l’on a pu recomposer sous la forme *mel-; chacune d'entre elles bien sémantiquement différente -

véhiculait la notion de ... douceur.





Aaaaaaah.

Je suis en train de rédiger en écoutant le premier mouvement de la Pastorale, la Symphonie n° 6 en fa majeur, que Beethoven écrivit en 1808.

Parfait. Simplement parfait.
Juste ce qu’il me fallait…

Aaaaaah



Ici, une version du Boston Symphony Orchestra
dirigé par Leonard Bernstein
et sur iPad:


Bon, allons-y!

*mel-1 évoquait la douceur ; et pas mal de ses dérivés font référence à quelque chose de doux, ou d’adouci, de souple ou d’assoupli, voire carrément de… mou.


Une forme allongée *meld- se retrouve dans le germanique *meltan, devenu le vieil anglais *meltan, puis l’anglais moderne melt.

To melt? Fondre, ou faire fondre.

I am melting!
C’est ce que cette méchante sorcière hurlera en fondant - bien fait pour sa tronche, à cette vieille bique - dans The Wizard of Oz...

et sur iPad:


(OUI, je sais, j'ai mes thèmes récurrents, de Excalibur aux Monty Python, en passant par Alexandre le bienheureux, ou, en l'occurence, The Wizard of Oz, dont j'avais encore récemment parlé ici: Une idylle avec une idole?? Mais quelle drôle d'idée...)

Mais, revenons à notre douceur…

Aaaaaaah


On soupçonne - mais sans certitude aucune - cette délicieuse *mel-1 d’être à l’origine du germanique *maltam, qui donnera le vieil anglais mealt, pour déboucher sur l’anglais moderne … malt!

Le malt?
Mais c’est une céréale germée, en général de l'orge, qui est cuite (d'où amollie), pour qu'elle dégage tous ses arômes.

Oui, ça aussi, c'est un thème récurrent: les Single Malts...
Ici, échantillon destiné à une Burns night...


C’est ce même germanique *maltam que l’on retrouve dans le néerlandais mout, l’allemand Malz ou le suédois malt.

Mais, pour tout vous dire, il se pourrait que le proto-germanique *maltam soit un emprunt au proto-slave *malta, que l’on retrouve, lui, dans l’ukrainien молот (mólot), ou encore le tchèque mláto.
(bof bof bof)

Une forme variante et suffixée de *mel-1:*mled-sno, a donné le grec βλεννός, blennós, que je traduirais en français de Belgique par èèèkess (l'équivalent français de France de beurk): visqueux, morveux, relatif au mucus.

Yerk

En zoologie, la blennie désigne encore une des espèces de petits poissons osseux marins benthiques (oui, du grec ancien βένθος, bénthos: « profondeur »), d'eau douce ou saumâtre, allongés, à longue nageoire dorsale, et … couverts de ... mucus.

espèce de blennie!


De l’ancien grec βλέννα, blénna: “mucus” et ῥαγή, rhagḗ, “éruption”, nous avons gardé… blennorragie

Ouais, bon…

La blennorragie, encore appelée gonorrhée, chaude-pisse, castapiane ou plus sympathiquement chtouille, est, comme vous le savez, une infection sexuellement transmissible.

Cette infection des organes génito-urinaires est due au gonocoque Neisseria gonorrhoeae découvert par Albert Neisser en 1879.

Sacré Albert. On ne lui dit pas merci…

Albert Ludwig Sigesmund Neisser (source)


- Plus trop envie de faire Aaaaaah, tout d’un coup, tiens…


Nous devons à une forme suffixée au timbre zéro de *mel-1, *ml̥d-wi- le latin … mollis: mou, moelleux, tendre, souple, flexible … … …

De lui nous arrivent …
mou, mollasse, mollasson, mollesse, molleton, mollusque, émollient, mouiller ... ... ... ou - surtout - mojito!

Un mollusque, c’est littéralement une noix, ou une châtaigne, molle! 

Le mot est emprunté (1763, E. Bertrand) au latin scientifique moderne molluscus (1650), créé par Jonston d'après le latin impérial mollusca (sous-entendu nux) "sorte de noix (nux) dont l'écorce est tendre, spécialement la châtaigne", lui-même dérivé de notre mollis latin.

mollusque


- Mouiller??? Mais ça n’a rien à voir avec la notion de souplesse, de douceur?? Enfin!!
- Oui, c’est une bonne remarque. Mais bonjour quand même!

Mais en fait, mouiller nous arrive du latin populaire *molliare, variante de mollireamollir »), basé sur mollis, et qui signifiait à l’origine « attendrir en trempant, rendre mou ».

Quant à mojito, il provient bien entendu de l’espagnol, ou plus précisément de l’espagnol cubain mojo (la sauce), basé sur l’espagnol mojar (“mouiller”), lui-même basé sur le latin populaire *molliare.

mojito


Il est également possible que par une forme nasalisée *mlad-, *mel-1 ait donné le latin blandus (doux, caressant, ou, au sens figuré, flatteur…).

Même si nous avons eu, en ancien français, blant (flatteur), nous n’avons plus, en français moderne, de descendance de ce blandus latin, si ce n’est en langage littéraire, où nous pouvons encore trouver “blandice”, souvent employé au pluriel, désignant les caresses, les flatteries, les attraits, les séductions, comme chez Chateaubriand, Huysmans, ou encore Gide…

Mais le latin blandus existe toujours dans d’autres langues, cette fois sous des mots usuels.
Je pense notamment à l’anglais bland (doux à en être insipide), à l’italien blando (faible, timide...) ou l’espagnol blando (tendre, mou…).


Mais continuons le tour des dérivés de notre *mel-1 proto-indo-européenne…

Une de ses formes variantes, *smeld- a donné le germanique *smelt- (fondre).

De *smelt, l'ancien haut allemand a retenu smelzan « fondre ».

D’où en découle, certes, l’allemand moderne schmelzen (fondre), mais aussi le francique *smalt, de même sens, qui deviendrait, au XIIème siècle, esmal puis email, ou même, au XIIIème, esmail.

Eh oui, nous devons à notre *mel-1 notre français émail, qui désigne dès le début un vernis obtenu par vitrification destiné à recouvrir le métal, la céramique, la faïence, la porcelaine et qui, après avoir été porté à une certaine température et … fondu!, se solidifie et conserve des couleurs inaltérables.

Emaux


*mel-1, nous la retrouvons encore, via une forme allongée *meldh- passée dans le germanique *mildja-, dans l’anglais mild (doux), ou le prénom féminin Mildred (littéralement “force douce”), tiré du composé vieil anglais Mildþryð, Mildthrȳth, où ðryð, thrȳth signifie la force.

Sainte Mildred - ou Mildrède - de Thanet fut une abbesse du VIIème siècle.
Elle était la fille du roi Merewald d'Anglie (✝ 700) et l’une des trois filles de sainte Ermenburge, princesse de Mercie en Angleterre (estuaire de la Tamise).
Elle fut élevée au monastère de Chelles, en Ile-de-France.
De retour en Angleterre, elle prit l'habit bénédictin des mains de saint Théodore de Cantorbery et devint abbesse de Thanet.

"Miséricordieuse, tempérée et paisible", Mildthrȳth est l'une des saintes les plus populaires du Moyen Âge anglais…

Sainte Mildred de Thanet (source)


video
Happiness is a cigar called Hamlet.



Vous tondez la pelouse?
Alors vous connaissez sûrement l’anglicisme mulch / mulching.

En français? Paillis / paillage - pailler.

Le paillis, c’est, selon le Larousse, une "légère couche de paille ou d'un autre matériau dont on recouvre le sol pour en maintenir la fraîcheur et éviter que certains fruits, tels que melons, concombres, fraises, soient souillés par le contact de la terre."

L’anglais mulch viendrait d’une forme suffixée de notre *mel-1: *mel-sko-, passée au vieil anglais mel(i)sc, mylsc (doux, moelleux) par le germanique *mil-sk-.

Mulching - paillage


Enfin, il est possible, il se pourrait - mais franchement je ne parierais pas trop là-dessus -  que nous retrouvions *mel-1 dans le celtique *molto-, qui désignait cet animal à la laine si douce, le … mouton!

moutons, Orkney, Scotland, UK

On retrouve le mot dans le vieil irlandais molt, le moyen-breton mout, le cornique mols, ou encore le gallois mollt.

Mais il se pourrait que le *molto- celtique ne fasse pas vraiment référence à la douceur de la laine de l’animal, mais qu’il désigne plutôt le bélier castré


Bon, il est clair que je préfère la référence à la douceur de la laine…

Aaaaaaah


Je vous souhaite, à toutes et tous,
un charmant dimanche, une très belle semaine, et vous donne rendez-vous…
Dimanche prochain!

Ah, j'allais oublier!
Vous trouverez dans la colonne de droite du blog un lien vers Pinterest: j'y ai créé (sur Pinterest) un board où j'épingle les illustrations qui me semblent intéressantes, et - forcément - relatives au proto-indo-européen, ou au moins à l'un ou l'autre des groupes de langues indo-européennes... 
Il y a de très belles illustrations, des cartes, des graphiques, des arbres... 
La loi de Grimm en schéma, celle de Verner, qui la précise, en un one pager (vous n'imaginez pas à quel point ce terme one pager m'horripile), l'évolution de la racine *del(ə)- sous forme arborescente, un SUPERBE arbre linguistique des langues indo-européennes, cinq et cent représentés dans chacun des groupes indo-européens, une carte de l'isoglosse centum/satem (mais oui, on en a parlé dans ceud mìle fàilte chez les Tochariens (A))... ... ... 
Bref, allez voir, il y en a vraiment pour tous les goûts...
http://www.pinterest.com/fredblondieau/proto-indo-européen/ 


Frédéric

article suivant: de mieux en mieux...

dimanche 2 novembre 2014

Chère Carine, prendrez-vous des liserons d'eau? Laissez-moi appeler le serveur.


article précédent: Dylan fumait de la belladone??



Kiss not thy neighbor's wife, unless
          Thine own thy neighbor doth caress

« Tu n'embrasseras point la femme de ton prochain,
à moins que la tienne propre ton voisin ne caresse  »

Ambrose Bierce, The Devil's Dictionary (1911)



Bonjour à toutes et tous!

Avant toute chose, en cette période si particulière de l’année, si jamais vous cherchez l’étymologie d’Halloween, sachez que c’est ICI que ça se passe…


Dimanche dernier, nous étions revenus sur l’article La bibliothécaire se livrait à la prostitution dans une bodega... - Une bodega?? pour nous intéresser à la racine *dem-, lointaine parente du domus latin.

Eh bien, en ce jour d’hui je vous propose de reprendre à nouveau ce même article, mais pour cette fois rebondir sur la racine proto-indo-européenne à l’origine du hōr- de hōrdōmr- qui y était également abordé, composé vieux norois pour prostitution.

C’est ce hōrdōmr- qui deviendra plus tard le whoredom anglais (toujours prostitution)…


Cette racine, c’était, je vous l’avais dit:

*kā-


dont le champ sémantique couvrait les notions d’amour, de désir…


Ford *kā-


C’est une forme suffixée en *-ro- de notre racine: *kā-ro-, qui est à l’origine de l’anglais whore, la prostituée, ou de l’anglais whoredom, la prostitution.

Ces deux mots proviennent en fait d’une même source germanique *hōraz (non, on ne rajoute pas hōdézespwār), au féminin *hōrōn-,celui/celle qui désire”, qui pratique l’adultère.


Ci-dessous, un fantastique épisode de la série Armstrong and Miller, irrésistible pastiche de la très chic émission de la BBC Who Do You Think You Are?, où des personnalités retrouvent, parfois avec surprise ou émoi, les traces de leurs ancêtres: 

Le rapport?

-------- Attention Spoiler, ne lisez que si vous ne comprenez pas l'anglais, 
ou ne souhaitez pas regarder la vidéo !! -------- 

Le pauvre Alexander Armstrong retrouve la trace de sa grand-mère maternelle, Florence, et de toutes ses soeurs - ses grand-tantes, donc -,  toutes renseignées au registre de la population (1921 ou 1931) comme whores.
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Ce que personnellement je trouve délicieusement amusant, c’est que c’est toujours notre *kā- proto-indo-européen qui est à l’origine de l’adjectif latin cārus: cher, aimé, estimé (ou aussi, parfaitement: cher, coûteux, précieux)


Eh oui! Cārus!

Dont nous avons tiré cher, chéri(e), chérir , mais aussi charité, caritatif,…

Oh, j'A-DO-RAIS les Saintes chéries, avec la délicieuse
Micheline Presle...

Vous vous rappelez du générique?
Moi: OUI!!!




Charité (tout d’abord sous une forme caritet, fin du Xème siècle), n’est que la francisation du latin caritas, dérivé de cārus.

Caritas a notamment servi, dans la langue de l’Eglise, à traduire le grec ancien ἀγάπη, agápê (“amour”, la plus haute des vertus théologales: l’amour de Dieu et du prochain).

Son sens concret de don, aumône, est attesté depuis le IIIème siècle.

Agape? Nous en parlions déjà il y a pratiquement un an jour pour jour, dans Une bonne pâte, ce satrape

Tiens, à propos:
Les vertus théologales, il y en a trois: la foi, l'espérance, et la charité.
En Russie, ces vertus sont joliment associées à trois prénoms féminins:
  • Ве́ра (Véra): Foi
  • Надежда (Nadiejda): Espoir, et
  • Любовь (Lioubov): Amour.

Leur fête, ainsi que celle de leur mère Софья (Sophia): Sagesse, est célébrée le 17 septembre.


Sophia, la Sagesse divine


De cārus nous arrive aussi, par l’italien carezza, caresse!
Le mot français évolua, exprimant d’abord une démonstration d’affection ou de reconnaissance par les gestes ou la parole, pour finalement se réduire essentiellement au geste affectueux de la main, ou apparenté à la sensualité érotique.


Caresses et bisous-babines, je connais...


- Et forcément, on retrouve la racine *kā- dans l’anglais to care! 
- Bonjour! Et… NON, pas du tout. Rien à voir.

L’anglais care (prendre soin, s'occuper de...), lui, provient d’une autre racine proto-indo-européenne: *gar-, racine d'origine expressive qui correspondait à la notion d’appeler (éventuellement à l’aide), de crier.

Un cognat de l’anglais care, ce serait plutôt...

slogan!

Construit sur le gaélique sluagh-gairm, que l’on pourrait traduire par cri de guerre, composé de sluagh, la troupe, et gairm, le cri, l'appel.

Au XVIème siècle, le mot s’employait pour désigner le cri de guerre ou de bataille de ces malades de Highlanders

La bataille de Prestonpans, 1745


Mais pour en revenir à notre gentille petite *kā-, nous lui devons encore les prénoms Carine, ou Carina. (chère, aimée, via le latin cārus)

Enfin, on la retrouve indifféremment dans l’allemand Hure: putain, ou dans le vieux breton kâr: amour, amitié, parenté.

L’ami se dit toujours câr en gallois,
car en cornique,
cara en gaélique et
caros en gaulois.


Terminons en beauté par un dérivé en sanskrit de notre *kā-, emprunté au proto-indo-iranien: काम!
Mais oui: काम, kāma: l’amour, tout simplement!


Un de mes films préférés...

Le dieu hindou Kâma, en sanskrit कामदेव, Kāmadeva, est en quelque sorte la personnification, ou plutôt la divinisation de l’amour, du désir amoureux.

Tout comme l'Éros grec, d’ailleurs, il utilise un arc et des flèches pour répandre l'amour…

Kāmadeva


Vous connaissez le mot कामसूत्र, Kāmasūtra, composé de काम, Kāma et de सूत्र, sūtra: aphorisme.
Kāmasūtra signifie donc littéralement « Les Aphorismes du désir ».

Le Kāmasūtra, recueil indien écrit entre le IVème et le VIIème siècle, prodiguait des conseils sur l’art de vivre qu’une personne cultivée se devait de connaître: l’usage de la musique, la nourriture, les parfums, et les positions sexuelles.

Eh oui!, le Kāmasūtra, c'était aussi de la musique! (source)



Fait curieux: le thai a emprunté काम, kā́ma au sanskrit, pour en faire กาม, gaam.
Juste un conseil: même si le sanskrit काम, kā́ma évoque bien l’idée d’aimer, d’apprécier, évitez cependant d’utiliser son pendant thai: กาม, gaam dans un restaurant thaïlandais pour exprimer votre envie d’un plat particulier…

Car à กาม, gaam correspond bien à la notion de désir, certes, mais... charnel.

C’est d’ailleurs par un dérivé de กาม, gaam: น้ำกาม, náam gaam, (náam le liquide, gaam le désir), que l’on désigne, en thai, le liquide séminal. Oui: le sperme.

Votre si poli "je prendrai vos liserons d'eau frits" risquerait donc de se comprendre comme "je voudrais prendre sauvagement par derrière vos liserons d'eau frits, là, au milieu de la table", ce qui n'aurait peut-être pas l'effet escompté...

(même si dans les menus des restaurants thaïlandais on parle de nouilles sautées, mais bon)


Liserons d'eau à la pâte de soja




Bon dimanche à toutes et tous, et …
A dimanche prochain!




Frédéric


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